Historama – Promenade historique. Angers au temps du roi René

It’s time for… Historama!

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Historama propose ce mois-ci à ses lecteurs une invitation au voyage, dans une invitation à l’histoire dans une des plus vieilles cités de France : Angers, ancienne capitale de l’Anjou. Angers, hier et aujourd’hui.

Jean-Joël Brégeon

Historama n°84 – Février 1991

L’été de 1447. Le manoir de Launay sur la Loire. Une des résidences rustiques du roi René d’Anjou. Il a invité toute la fine fleur de la chevalerie française, Jean V d’Alençon, Charles de Bourbon, le comte d’Evreux, le comte d’Eu… Ils sont tous venus pour l’ « Emprise de la Joyeuse Garde », un tournoi de plusieurs jours entrecoupé de festins et de bals.

La théorie des chevaliers s’avance : en tête, deux estafiers (valets d’armes), vêtus à l’orientale qui tiennent en laisse les deux lions de la ménagerie royale, puis les tambours, les trompettes, les juges de camp, le nain du roi qui présente son écu, des pages, des écuyers, les poursuivants d’armes… Une jeune femme montée sur une haquenée blanche guide par une longue écharpe le cheval de René, magnifiquement caparaçonné. Enfin, ce sont les combattants.

L’écu royal attaché à un poteau, les lions qui le gardent, le tournoi peut commencer. Une mêlée générale, les coups pleuvent ! L’enjeu est mince : des cadeaux et les baisers des dames. Ainsi va la vie de René d’Anjou, de tournoi en tournoi, de fête en fête. Il est le dernier prince français à vivre dans ses rêves. Quand il meurt, en 1480, l’Anjou retourne à l’Etat central, un millénaire d’histoire s’efface.

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Angers a des racines celtes et romaines. La civitas des Andecaves est attestée de diverses manières. La carte de Peutinger (3e siècle de notre ère) mentionne une Juliomagus, carrefour des voies venant de Tours, Nantes et Poitiers. La ville gallo-romaine n’a laissé que de maigres traces, un amphithéâtre encore visible au 17e siècle, quelques vestiges de l’enceinte fortifiée (1200 m), aujourd’hui incrustés dans des constructions postérieures.

La christianisation assez précoce – Angers a un évêque dès la seconde moitié du 4e siècle – sauve la ville de la disparition pure et simple. Brûlée par Chilpéric, Angers reste attachée à son évêque, le premier porte d’ailleurs le nom allégorique de « Defensor ». Autour d’un vaste cimetière, les églises se multiplient, consacrées à des saints martyrs – Loup, Maurille, Aubin, Maurice. L’emprise ecclésiale est très forte mais, sous les Carolingiens, la fonction militaire s’affirme. Angers est désormais la ville frontière qui verrouille l’Empire face aux Bretons. Les invasions normandes déferlent sur la Loire, Angers n’est pas épargnée.

Durant tout le Moyen Âge, quatre dynasties vont se succéder en Anjou. Les Ingelgériens d’abord, avec  Foulque Nerra (972-1040), prodigieux bâtisseur qui couvre sa capitale de fondations monastiques. Puis les Plantagenêts dont l’ « empire » s’étale des deux côtés de la Manche. Ils ne négligent pas Angers et de cette époque date sa réputation intellectuelle, quand Baudri de Bourgueil échangeait des jeux lettrés avec les nonnes de l’abbaye du Ronceray.

A la mort d’Henri II Plantagenêt, le destin d’Angers bascule. Philippe Auguste confisque les biens de Jean sans Terre. Ce dernier tente alors de reprendre l’Anjou, mais il est vaincu à La Roche-aux-Moines, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest d’Angers (1214). Quelques années plus tard, la régente Blanche de Castille fait édifier une énorme forteresse et ceinture la ville de remparts. Pour mieux souder l’Anjou à la dynastie, Louis IX la donne en apanage à son frère Charles 1er d’Anjou.

Le jeu des héritages et des alliances accumule sur son lignage les couronnes et les prétentions : Naples, la Sicile, la Hongrie, la Pologne, Jérusalem, la Provence.  Lorsque la branche aînée des Capétiens s’éteint et que les Valois leur succèdent, l’Anjou reste terre d’apanage. De Louis 1er (frère de Charles V) à son petit-fils René se déploient les derniers fastes de l’Anjou féodal. Piètre politique, René est une proie facile pour son neveu Louis XI. En 1480, Angers pleure son roi, mais celui de France croit l’amadouer en lui octroyant des libertés municipales. Méfiants de prime abord, les Angevins finissent par se soumettre. De 1484 à 1584, ils vont profiter de cette autonomie. Elle est source même d’un renouveau intellectuel et artistique. Angers devient l’ « Athènes de l’Ouest ». Rabelais séjourne au couvent de La Baumette, Jannequin met en musique les poèmes de Germain Colin Bucher, Ronsard se pâme pour Marie l’Angevine et Joachim du Bellay, vite parti pour Poitiers, signe tel un exilé J.D.B.A., Joaquim du Bellay Angevin. Le Moyen Âge meurt alors, pour de bon. Il laisse la place à des temps plus moroses, ternis par les querelles religieuses qui laisseront de profondes cicatrices.

A Angers, le Moyen Âge est encore au coin de la rue. D’abord le château, « une sorte d’hippopotame, barbotant au bord de l’eau. Somnolent, noirâtre comme s’il s’était recouvert d’un voile de suie » (B. Tessier). Sa survie tient à trois bonnes raisons. En premier, les architectes de Saint Louis ont vu grand, courtines et tours sont bâties en schiste ardoisier avec des assises de grès et de granite, l’épaisseur des murs est sidérante. En second lieu, au 16e siècle, le gouverneur Donadieu de Puycharic n’a pas exécuté les ordres de Henri II qui voulait raser le château, il a seulement amputé les tours d’un étage. Enfin, l’armée a occupé les lieux de 1856 à 1947, le préservant de mutilations irrémédiables.

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A l’intérieur de l’enceinte, la chapelle, le logis royal et le châtelet semblent presque minuscules mais l’intérêt se porte surtout vers la galerie moderne qui abrite la tenture de l’Apocalypse. Angers est, avec Aubusson, l’autre capitale de la tapisserie française. Du peintre Hennequin de Bruges et du licier Nicolas Bataille, les créateurs de l’Apocalypse, à Jean Lurçat (exposé à l’hôpital Saint-Jean et mis en valeur de manière somptueuse), tout le parcours d’un art trop souvent méconnu. L’Apocalypse, c’est à la fois la démesure, un vrai roman et une immense poésie. Plus de cent mètres de longs, 84 tableaux horizontaux répartis en six pièces sur deux registres avec alternance des fonds rouges et bleus ; il en reste 76. La tenture de l’Apocalypse est une immense bande dessinée, la plus conséquente que nous ait laissé le Moyen Âge. Une œuvre « civile » aussi, propriété des ducs d’Anjou mais léguée par eux à l’Eglise. De 1480 à la Révolution, l’Apocalypse reste suspendue aux murs de la cathédrale Saint-Maurice. En 1793, elle est placée en dépôt dans le cabinet d’histoire de l’Ecole centrale, puis en 1802 l’évêque la fait remettre dans la cathédrale. Lorsque celle-ci est restaurée, en 1820, elle est une nouvelle fois décrochée. Le saccage commence alors, l’évêque Angebaud la fait entasser dans l’évêché un peu partout. Elle couvre les parquets, on la découpe pour la poser dans les boxes de l’écurie ! Le chanoine Joubert la sauve in extremis. Il rassemble les morceaux, refait le puzzle, confie à des couturières le soin de refaire la chaîne. En 1863, l’Apocalypse peut être considérée comme sauvée.

En quittant le château, on entre dans la cité. Un lacis de rues, de ruelles et de placettes. La Cité conserve plusieurs maisons médiévales dont le logis de l’Estaignier où se réunissaient les chevaliers de l’ordre du Croissant créé par le roi René. Rédigés en 1448, ratifiés en 1450, les statuts prescrivaient que pour y entrer il fallait attester quatre quartiers de noblesse, être « sans vilain cas ni reproche ». Les chevaliers s’engageaient à assister les faibles et les opprimés, ils se juraient assistance mutuelle. Reconnaissables à leur croissant d’armes émaillé, porté sur le bras droit, ils devaient lire quotidiennement les Heures de Notre Dame. Le chapitre solennel se tenait à la Saint-Maurice, le 22 septembre.

Angers possède encore 46 maisons en pan de bois, elles témoignent d’une architecture bourgeoise spécifique. Ces survivantes sont parmi les plus tardives, elles datent de la seconde moitié du 16e siècle, mais tout laisse à penser qu’elles procèdent de modèles séculaires. Les spécialistes distinguent plusieurs sortes de maisons en pan de bois, cette typologie tient à la diversité des colombages, à la nature des remplissages, à la richesse du décor sculpté… La plus étonnante est l’illustre maison d’Adam.

Construite en bois, Angers ne passe à la pierre (surtout le tuffeau) que dans la seconde moitié du 16e siècle. Ce qui donne quelques hôtels particuliers remarquables, tels l’hôtel de Coulange, l’hôtel des Pénitents, le logis Barrault, l’hôtel De Guesclin, d’Andigné, du roi de Pologne, l’hôtel Pincé enfin. Ce dernier, très délicatement restauré par l’architecte Magne à la fin du 19e siècle, est sans doute le plus saisissant.

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Place forte, cité commerçante, Angers fut aussi un haut lieu spirituel. Ses architectes ont beaucoup œuvré pour les ordres monastiques qui ont couvert la ville de fondations pieuses. S’il ne reste que de maigres substructions des édifices carolingiens, on peut encore se faire une juste idée de l’art roman. D’abord à la collégiale Saint-Martin (1012-1020) dont la croisée du transept exprime toute l’originalité du « roman angevin », mais aussi dans la salle basse de l’évêché, en contemplant la nef de l’abbatiale du Ronceray, le réfectoire et le cloître de Saint-Aubin, aujourd’hui inclus dans l’hôtel du département. Le roman angevin se caractérise par une résistance certaine au modèle chartrain, un attachement prolongé aux traditions gallo-romaines, avec une prédilection pour les volumes intérieurs bas, proches du carré. Du point de vue décoratif, les vestiges de l’abbaye Saint-Aubin constituent un grand moment. La psychomachie qui orne la porte du réfectoire, les arcades géminées et les chapiteaux finement ciselés du cloître témoignent d’une maîtrise exceptionnelle du décor sculpté.

Le chef-d’œuvre du gothique angevin est à Saint-Serge. Le chœur de cette abbatiale touche à la perfection. C’est pourtant un espace écrasé, seulement 13 mètres de haut jusqu’aux clefs de voûte. Mais à la place de piliers massifs, les architectes ont substitué de fines colonnes, de 48 cm de diamètres. Ils ont joué avec les matériaux locaux, usant du grès comme support et du calcaire pour les voûtes. La résistance à l’écrasement du grès est d’environ 400 kg au cm², celle du calcaire varie de 40 à 90 kg et le calcaire angevin, très poreux, a une densité encore plus faible que celle des calcaires d’Ile-de-France.

Si la cathédrale d’Angers ne peut se comparer à Reims, Amiens ou Chartres, du moins ne manque-t-elle pas de robustesse et de puissance. La simplicité est ce qui la caractérise le mieux (les voûtes d’ogive dite Plantagenêt avec leur forme bombée particulière, donnent à l’espace intérieur, privé de bas côtés, une homogénéité très solennelle). Mais c’est la Renaissance qui lui a donné cette touche un peu baroque en lui ajoutant par exemple la galerie de façade qui soutient saint Maurice et ses sept compagnons de la Légion thébaine, des soldats chrétiens que Dioclétien fit exécuter en 305.

Les aménagements subis par Angers depuis 200 ans ont fait des coupes sombres dans le tissu urbain hérité du Moyen Âge. Au début du 19e siècle, la destruction des remparts a permis de ceinturer la ville d’un anneau de boulevards, achevé en 1839 par l’ouverture de deux nouveaux ponts, de la Haute et de la Basse-Chaîne. En 1845, commença l’alignement des rues, 166 au total, provoquant la disparition par centaines de maisons en pan de bois, fort délabrées au demeurant. Seul, le quartier de la Doutre, sur la rive droite de la Maine, a échappé à cette « haussmannisation ». D’abord terre monastique (Le Ronceray), la Doutre avait longtemps attiré marchands et artisans, puis au 15e-16e siècle les notables avaient édifié de belles demeures rustiques, en retrait de la ville. A partir de Louis XIV, c’est le déclin, la paupérisation, qui s’accentue encore au 19e siècle. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Doutre semble figée dans son misérabilisme. Depuis, les opérations immobilières qui l’ont affectée n’ont pas toujours eu la main heureuse. Pourtant de belles réhabilitations ont été obtenues, plusieurs hôtels particuliers sont d’ores et déjà sauvés, d’autres attendent encore. La rue Beaurepaire conserve le plus bel ensemble de maisons en pan de bois ; autour, d’autres ont subi des restaurations, parfois trop sèches, parfois trop radicales. Enfin l’hôpital et les greniers Saint-Jean forment un complexe unique en France que rien ne vient déparer.

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La préservation et la mise en valeur du patrimoine médiéval angevin sont, au fond, bien à l’image du vieux quartier de La Doutre, mutilé ici, restauré là, avec le plus souvent beaucoup de goût mais quelquefois aussi ripoliné. La ville n’en finit pas de s’émerveiller du sort fait aux ruines branlantes de l’église abbatiale Toussaint. Coiffée d’une verrière aux montants d’acier, elle abrite désormais la galerie David d’Angers. Cette alliance de l’art gothique le plus élaboré, de la statuaire néoclassique et du savoir-faire contemporain est effectivement très réussie. Ainsi, les choses bouges, l’          abbaye du Ronceray a été habilement restaurée, l’hôtel du roi de Pologne sauvé tant bien que mal. Le château, un peu vie, inhabité, ouvre ses espaces fortifiés. Reste le cas, pénible, de l’Apocalypse. Depuis 1954, elle est exposée dans une immense galerie conçue à cet effet. Mais celle-ci a tout de suite posé de gros problèmes d’étanchéité. Plus grace, l’exposition sans précaution à la lumière l’a plus affectée en 20 ans que 500 ans de déambulations. Les couleurs ont passé. Aujourd’hui, d’épais rideaux la protègent mais le mal est fait. Heureusement la qualité du tissage dit sans envers permet de retrouver les couleurs d’origine. Il suffit de retourner les tentures. Bref, l’Apocalypse a bien besoin d’un nouveau décor, c’est affaire de crédits mais ne mérite-t-elle pas qu’on dépense un peu pour elle ?

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En quittant Angers, on revient au roi René. Un gros homme, assez laid, « vaniteux, léger, capricieux, dénué de sens politique, velléitaire ». Mais un prince qui se retire à la campagne pour peindre, écouter de la musique ou écrire, qui cajole les artistes et achète leurs œuvres, un prince enfin qui met en compte sa foi et puise dans ses coffres pour soulager les humbles, ce prince est-il à mépriser ? On l’imagine, prenant « récréation et modeste plaisir comme planter et enter arbres, édifier tonnelles, pavillons, vergers, faire bêcher et parfondir fossés, viviers et piscines pour nourrir poissons et les voir ébattre en l’eau claire, avoir oiseaux de diverses manières, en buissons et arbrisseaux, pour, en leurs chants, se délecter », et l’on se dit que ce prince-là rachète tous les autres.

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