Historama – La dure journée de Symilus, paysan romain

Voici venu un dimanche Historama!

Un article de Jean-Noël Robert, qui fait le lien entre le paysan romain et le paysan médiéval

Un extrait de Historama n°32 – Février 1986

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La disparition du « petit paysan » paraît typique de nos sociétés. Pourtant, elle ne date pas d’aujourd’hui : la Rome impériale en a fait l’expérience deux mille ans avant nous. Celui qui fait la force de la nation, qui a fourni à l’Etat ses citoyens et ses soldats, meurt au profit des grandes exploitations latifundiaires. Mais avec lui, c’est la force et l’âme de Rome qui disparaissent. En compagnie de Virgile, saluons donc une dernière fois Symilus, paysan misérable mais libre, avant qu’il ne devienne le serf, taillable et corvéable à merci, de notre Moyen Âge.

« Déjà, la nuit hivernale s’était prolongée tout au long de dix heures et l’oiseau veilleur, de son chant, avait annoncé le jour, quand Symilus, rustique cultivateur d’un petit champ, dans la crainte des sinistres privations d’une journée nouvelle, soulève lentement, de son humble couchette, ses membres affalés et d’une main tâtonnante explore les ténèbres qui le glacent ; il cherche l’âtre, s’y brûle et finit par le trouver. Un minuscule tison restait d’une bûche consumée et la cendre la lueur d’une braise cachée. Il en approche sa lampe et la penche, bec en avant, puis il fait sortir au moyen d’une aiguille l’étoupe privée d’huile et, à force de souffler, attise le feu qui couve. Enfin, la flamme renaît et la lumière revient ; de l’écran de sa main, il protège la flamme du courant d’air et ouvre la porte d’un cellier fermé, qui est alors bien éclairé. Répandu sur le sol se trouvait un maigre tas de blé. Il en puise pout lui autant qu’en contient son récipient, soit seize livres. Il revient, se tient debout près de la meule et, sur une petite tablette fixée au mur et réservée à de semblables usages, il place sa lampe fidèle. Alors, il dégage ses deux bras de son vêtement et, ceint d’une peau de chèvre à logs poils, il nettoie avec un goupillon la pierre et l’intérieur du moulin. Puis ses mains se mettent au travail, chacune à son office : la gauche approvisionne l’appareil, la droite le fait fonctionner ; d’un mouvement continu, elle fait tourner le disque de la meule et lui donne de l’élan. Le blé, broyé par le frottement rapide des pierres, s’écoule. De temps en temps la main gauche succède à sa sœur, fatiguée, et les rôles sont intervertis. Parfois, Symilus entonne des refrains champêtres, et ses accents grossiers soulagent sa peine ; parfois, il appelle Scybale – l’unique servante (…). Il l’appelle zr lui ordonne de mettre sur l’âtre du bois à brûler et de faire chauffer de l’eau froide sur la flamme. Après que la meule tournante a rempli jusqu’au bout sa fonction, il transporte à la main dans un tamis la farine qui en a coulé et il secoue : les déchets restent dans la partie supérieure ; le blé moulu passe par les trous et se dépose par en dessous. Alors, aussitôt, Symilus le tasse et fait couler dessus de l’eau tiède, pétrit pour mélanger l’eau à la farine, travaille à la main la pâte qui se durcit et, quand elle a absorbé toute l’eau, y incorpore progressivement le sel. Il égalise avec ses paumes la pâte désormais bien lisse et lui donne une forme circulaire puis y dessine en creux des carrés à intervalles réguliers. Après quoi il la porte sur le foyer – Scybale avait auparavant nettoyé l’endroit adéquat – et la recouvre de briques sur lesquelles il développe le feu ».

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Le Moretum, œuvre attribuée à la jeunesse de Virgile, esquisse à peine le personnage même de Symilus, mais il nous est facile d’imaginer celui-ci à travers les sarcasmes de ses contemporains. Cicéron nous a dépeint l’allure gauche et fruste du paysan, le visage mangé par une « barbe hérissée », et vêtu d’une maigre tunique, « l’air renfrogné et farouche, les pieds nus… ». Inutile de préciser qu’il ne sent guère bon ! Peu habitué aux mœurs de la ville, il reste chez lui, n’invite personne et n’a donc aucune visite à rendre. Il faut dire que son éducation laisse à désirer, et tous les citadins s’accordent à condamner sa « rusticité ». Horace, invité à manger des poires à satiété chez un paysan calabrais, décline l’offre qui lui est faite d’en emporter et remercie son hôte de sa générosité. Le paysan lui explique alors que les fruits ne sont plus vendables et que, en ce cas, il ne lui reste plus qu’à les donner aux cochons ! Le plus savoureux portrait (parodique) du paysan italien, nous le trouvons dans une comédie de Plaute, où un vieillard se vante d’être né en Grèce et non dans la campagne ombrienne : il prétend observer les bonnes manières à table et stigmatise ainsi l’attitude du paysan italien : « Je ne crache jamais, je ne racle pas la gorge, et puis je n’ai plus besoin de me moucher. Jamais je ne cherche à peloter une fille qui est avec un autre pendant un banquet ; je ne me jette pas sur les plats, je ne tire pas la coupe à moi ; jamais, étant ivre, je ne suis la cause de quelque querelle entre les convives… »

Sans doute une telle conduite trouve-t-elle une excuse dans le fait que le paysan n’est pas habitué à banqueter comme les gens de la ville et que sa nourriture quotidienne est plutôt chiche. C’est précisément elle qui fait l’objet du Moretum. Symilus, nous l’avons vu, commence, dès le lever, par pétrir son pain. Puis il se soucie de préparer une autre nourriture : une bouillie de fromage, d’herbes diverses et de sel dont le nom latin a donné son titre au poème. Cette nourriture, typiquement italienne, est attestée par plusieurs textes comme étant un mets important dans la vie quotidienne du paysan.

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« L’oignon rouge et la plantation de poireaux qu’on a coupés domptent la faim, ainsi que le cresson, dont le goût âpre fait grimacer les visages, la chicorée et la roquette, qui ranime Vénus défaillante. Alors, en agitant dans sa tête de semblables pensées, il  [Symilus] est entré dans le jardin. Et d’abord il creuse légèrement la terre de ses doigts pour en retirer quatre têtes d’ail aux queues épaisses, puis il cueille une touffe de fragile persil, et la rue rigide, et la coriandre qui tremble sur sa tige fluette. Quand il a rassemblé ces herbes, il s’assied auprès du feu joyeux et demande à la servante le mortier d’une voix sonore. Puis il détache du corps noueux les gousses d’ail, qu’il dépouille de leur pelure, et répand sur le sol les épluchures inutiles, qu’il jette çà et là. Il fait tremper ces gousses extraites de leur enveloppe et les place dans le creux rond de la pierre. Puis il saupoudre de grains de sel, ajouter du fromage dur que le sel a rongé et entasse par-dessus les herbes que l’on a dites. Tandis que sa main gauche maintient son vêtement entre ses cuisses, de la droite, avec le pilon, il amollit d’abord l’ail qui enflamme, puis, de la même façon, broie le tout dans le jus du mélange.

« La main va dans le mortier ; peu à peu, chaque élément perd son caractère propre ; une couleur nouvelle se forme, issue de l’amalgame, ni tout à fait verte, parce que des fragments blancs s’y opposent, ni d’un blanc de lait, parce qu’une si grande variété d’herbes le nuance. Souvent, l’odeur âcre frappe les narines ouvertes de notre homme et, en faisant la grimace, il vitupère contre son repas ; souvent du revers de la main, il essuie ses yeux qui pleurent et, furieux, injurie la fumée innocente.

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« L’ouvrage avance, et le pilon n’accomplit plus de tours saccadés comme auparavant, mais progresse plus pesamment, avec lenteur. Symilus, donc, laisse tomber une à une des gouttes d’huile d’olive de Pallas et verse par-dessus un soupçon de vinaigre fort. De nouveau, il mêle le tout et pétrit le mélange à la main. Alors, enfin, de deux doigts, il fait le tour du mortier et rassemble la pâte éparse en un seul disque rond afin qu’elle prenne l’aspect et le nom d’un vrai moretum.

« Pendant ce temps, Scybale, avec empressement, a défourné le pain, qu’il reçoit, heureux, de ses mains, et, maintenant que la peur de la faim est chassée et le souci est absent de cette journée, Symilus se ceint les jambes d’une paire de guêtres et, la tête couverte d’un bonnet de peau, traîne sous le joug qu’attache une courroie les taureaux obéissants, puis les pousse dans le champ et enraie la terre avec l’araire ».

Cette terre n’est pas bien grande : pas plus d’une dizaine d’hectares. Deux ou trois siècles plus tôt, les petits paysans comme Symilus étaient compétitifs et avaient leur rôle à jouer dans l’économie ; à l’époque de César, ils ont le plus grand mal à survivre. Leur terre pourtant leur suffit. Aidés de leur seule famille, voire d’un esclave ou deux, ils ne pourraient en cultiver davantage. Si la terre est bonne, elle peut à la rigueur les nourrir. Mais le maître de ce petit domaine est, la plupart du temps, dans l’incapacité d’employer de la main-d’œuvre ou de nourrir les animaux de labour. La rentabilité est faible, ce qui interdit toute amélioration technique.

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Parfois, même, il faut renoncer à la jachère un an sur deux. Tout coûte plus cher sur une petite exploitation que sur une grande : l’entretien de la maison, le transport pour aller vendre les produits à la ville, et bien d’autres détails importants, comme celui de l’engrais : le cultivateur antique n’emploie que du fumier naturel ; or le petit propriétaire ne possède pas de bêtes en nombre suffisant  pour récolter le fumier dont il aurait besoin. La récolte s’en ressent. La terre offre alors tout juste de quoi subsister, et non la possibilité de produire en vue d’une économie de marché. En outre, le paysan est toujours à la merci d’une mauvaise récolte ou des intempéries. Il n’est jamais sûr de pouvoir demeurer un travailleur libre. Si la récolte est détruite, il devra peut-être, pour survivre, s’embaucher comme saisonnier dans un grand domaine, par exemple pour les moissons. Sa situation est donc précaire, alors que le gros propriétaire, lui, ne se trouve jamais affecté de la sorte par la crise.

A ces maux s’ajoute la guerre : en tant que citoyen, le petit paysan peut être appelé à combattre dans l’armée romaine. Qui va, dans ce cas, cultiver sa terre ? Il n’a pas à son service une armée d’esclaves, commandés par un intendant susceptible de veiller à ses intérêts pendant son absence. En admettant que, lors de guerres intestines, sa terre ne soit dévastée par les soldats, il la retrouvera en friche ; et il devra déployer un travail considérable pour la remettre en état. Ou alors un gros propriétaire voisin aura fait cultiver ses champs pendant qu’il se battait pour son pays ; dans ce cas, il faut le rembourser, s’acquitter de la dette, en se mettant au service de ce puissant voisin.

Chaque aube nouvelle apparaît ainsi comme une menace éventuelle pour le petit exploitant indépendant. Un passage de Lucrèce pourrait d’ailleurs faire écho au Moretum et met bien en évidence les difficultés d’existence du petit paysan au temps de Virgile. L’exploitation d’un lopin de terre, même plus grand que celui de ses ancêtres, ne permet plus au cultivateur de nourrir sa famille : la concurrence est trop rude, et le prix d’achat des denrées, trop bas pour un petit exploitant. A la même époque, Varron ne dit pas autre chose et, décrivant les campagnes cultivées soit par des esclaves, soit par des hommes libres, note : « Si ces hommes libres sont des cultivateurs indépendants, ce sont, pour la plupart, des pauvres gens avec leur progéniture ». Et pourtant, la pauvreté du petit paysan de Lucrèce n’est pauvreté qu’au regard de la richesse des gros propriétaires. Il vante le bonheur de son père, mais celui-ci avait sans doute un niveau de vie inférieur au sien, en dépit de ses propres tracas. La vie a changé et les conditions économiques impliquent une adaptation : évoluer ou disparaître, c’est aussi la loi que connaît le petit paysan. Encore faut-il pouvoir s’y plier ! Les guerres du 2e siècle avant l’ère chrétienne ont, certes déversé sur le territoire italien un flot de 250.000 esclaves. Mais tout exploitant n’a pas les moyens d’acheter terres ou esclaves (même à bon marché) pour transformer sa terre en exploitation de type esclavagiste.

Symilus apparaît alors comme une victime de la puissance de Rome. La description de son jardin suffit à montrer qu’il est déjà en marge de la société et ressemble comme un frère au paysan de Lucrèce :

« Un jardin jouxtait la cabane, que protégeaient quelques baguettes d’osier et le roseau nouveau à la tige frêle, étroit d’espace mais fertile en herbes variées. Rien ne lui manquait de ce qui est nécessaire à l’usage du pauvre… »

Là poussent en ligne le chou, les bettes, « la vigoureuse oseille », les poireaux dont on ne coupe que les feuilles, la laitue « qui termine agréablement les bons repas », sans oublier le concombre, le raifort, « ainsi que la lourde courge qui laisse échapper un large ventre ».

« Cependant, cette production est celle non pas d’un maître – qui est, en effet, plus chiche que lui ! – mais d’un homme du peuple qui, tous les neuf jours, portait sur son épaule à la ville ses bottes de verdure pour les vendre, puis rentrait chez lui, la nuque légère et la bourse pleine, presque jamais chargé d’emplettes faites au marché de la ville ».

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Symilus ne peut nourrir d’autre ambition que celle d’avoir, chaque jour, de quoi s’alimenter jusqu’au soir. Mais le jour où, victime d’un quelconque revers de fortune, il ne pourra plus, en cultivateur indépendant, pousser l’araire devant lui, que deviendra-t-il ? Sans doute ce que sont devenus tous ces petits paysans lorsqu’ils se sont vus confrontés aux problèmes que nous avons dits : il abandonnera son bien et partira pour la ville grossir la plèbe malheureuse et oisive, celle qui, dépourvue de ressources, attend du pouvoir des distributions de blé et quelques distractions qui compenseront la misère de sa vie. « Du pain et des jeux », dira, un peu plus tard, Juvénal. Déjà à la mort de Jules César, Rome compte près d’un million d’habitants dont beaucoup sont, comme Symilus, les victimes sacrifiées ay nom de l’expansion économique et de la grandeur de Rome. Ceux-là ont tout perdu. Ils sont déracinés et ont été trahis par la terre. Mais il en est d’autre qui vont choisir de rester au service de l’agriculture. Au début de l’Empire, les grands domaines, qui emploient de plus en plus d’esclaves, coûtent trop cher à gérer et le rendement n’est plus si satisfaisant. Les grands propriétaires vont alors morceler leurs terres et offrir la gestion de parcelles en responsabilité à des paysans libres, et pauvres, comme Symilus. Aux colons de payer un fermage et une redevance en nature. Mais très vite, le colonat devient une sorte d’esclavage volontaire, car le colon voit son statut se préciser, et, dès l’époque de Dioclétien, il est attaché à sa terre de façon quasi héréditaire. En offrant au petit paysan pauvre une part de sécurité, le colonat représente une forme d’abolition de l’esclavage qui est en même temps une des origines du servage. S’il ne veut pas aller végéter à la ville, le descendant de Symilus n’aura d’autre ressource que d’être un « serf de la glèbe », dépendant d’un maître riche et puissant, préfiguration du seigneur du Moyen Âge.

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