Ecrire – Le roman policier – 10 jours pour effectuer des recherches

Pourquoi fixer un délai ? La documentation « en béton armé » n’est-elle pas l’un des gages d’un bon roman ? Ce serait trop facile… Je propose dix jours, mais je pourrais dire quinze ou vingt. En réalité, cette étape incontournable doit absolument être encadrée et limitée dans le temps pour une raison toute simple : même s’il est essentiel de maîtriser l’écosystème dans lequel nous choisirons de développer l’intrigue (les lieux, l’époque, les événements historiques…), il faut à tout prix éviter de prolonger les recherches plus que nécessaire, parce que la plupart du temps, ce que nous présentons comme des approfondissements ne sont que des manœuvres dilatoires, des stratagèmes plus ou moins convaincants (pour les autres comme pour nous-mêmes) pour retarder le moment où il nous faudra nous mettre à écrire réellement !

En fait, on peut dire que les recherches ont commencé au moment même où l’idée d’écrire vous est venue. Que le point de départ ait été un lieu ou un personnage ou une lecture, il est extrêmement rare qu’on puisse s’en tenir aux ruminations salutaires que j’ai déjà décrites. Quand on croit tenir un filon, il est naturel de vérifier s’il a du potentiel. Et quand on a un peu l’habitude d’engranger certaines données intéressantes, on apprend peu à peu à les valoriser sans s’engager dans de longs processus.

Stack of books on a shelf, multicolored book spines.

Je prends un exemple personnel : lors d’un séjour à Ostende, l’été dernier, nous nous sommes promenés, mon mari, ma fille et moi, le long de la plage et en voyant les brise-lames, je n’ai pas pu m’empêcher de penser : « Oh, ce serait bien, ça ! La découverte d’un cadavre sur l’un de ces éperons battus par les flots… ». Problème : à l’époque à laquelle je me propose de situer l’action de ce roman, les brise-lames existaient-ils ? Une petite visite au musée communal d’Ostende me rassure sur ce point. L’endroit, qui existait lui aussi, est particulièrement inspirant pour l’historienne que je suis. Pensez donc : une grande bâtisse bourgeoise qui s’élevait à quelques dizaines mètres d’un littoral encore préservé, en réalité l’une des plus belles demeures d’Ostende à cette époque, si bien aménagée qu’elle sera occupée par la première famille royale belge – Léopold 1er, son épouse et leurs enfants – après 1830. C’est même là qu’est morte la reine Louise-Marie à l’âge de 38 ans, en 1850, et la chambre mortuaire y est conservée en l’état avec beaucoup de révérence. Mon imagination vagabonde, et des liens se forment. Allez, encore un peu plus tard, alors que j’édifie mentalement la structure de mon futur roman, je me rends compte que le personnage que je cherche, celui qui évoluera aux côtés de l’enquêteur principal, est déjà dans ma musette. J’ai effectué quelques recherches sur les vitraux qui ornent les baies de l’église de mon village, et j’ai découvert que l’un des personnages locaux évoqués là – un ancien combattant de l’Yser – avait un ancêtre qui s’était illustré à l’époque qui m’intéresse, et j’avais gentiment poussé plus loin. Et la date exacte de l’action ? Même processus : j’ai déjà balayé la zone, et il y a un moment qui pourrait  se révéler particulièrement fécond pour y insérer l’intrigue que je viens de « pondre ». Voilà, voilà… Pas besoin de se casser la tête : tout est là ! Au fait, au cas où vous ne le sauriez pas, j’écris des romans policiers historiques… Sans blague !

Bref, si vos passe-temps et vos passions rejoignent vos aspirations d’écrivain, vous ne devriez pas avoir besoin d’effectuer d’énormes recherches d’ordre général pour planter le décor de votre histoire. En plus – ce qui est très confortable – vous ne devrez jamais vraiment chercher le sujet de vos livres, puisque les atmosphères qui vous plaisent vous suggèreront plus de sujets que vous ne pouvez en utiliser… Il faudra seulement vous résoudre à en choisir certains et à laisser les autres !

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J’ai lâché le mot : confort ! Cela n’a rien de déshonorant de préférer demeurer dans cette zone dont les contours vous sont familiers. Vous maîtrisez déjà tous les thèmes que vous voulez aborder ? Tant mieux ! Les lecteurs bénéficieront d’autant plus de votre expertise si elle est naturelle. Certaines figures, qui vous intéressent, vous semblent moins évidentes : documentez-vous en vous en tenant au principe d’utilité. Soyez pragmatique : sauf miracle, vous ne pourrez pas devenir un expert dans des dizaines de domaines qui vous sont étrangers. Il faudra choisir et doser, et en cas d’impossibilité, revenir sur vos décisions. N’hésitez pas à découper, séquencer, circonscrire, évaluer sans cesse. La seule chose qu’il vaut toujours mieux éviter, c’est d’aller traîner dans des directions qui ne vous motivent pas : si vous vous ennuyez, vous aller barber vos lecteurs !

Où faut-il chercher ? Evidemment, les romans ne sont pas des monographies scientifiques et dans la théorie, le recours à Internet et aux ouvrages  généraux écrits sur les sujets qui vous intéressent devrait suffire. Cependant, si vous estimez que des recherches dans les sources originales sont nécessaires, allez-y, mais toujours dans le respect du principe d’utilité. Je sais par expérience que ces recherches-là comptent parmi les plus passionnantes qu’on puisse entreprendre, mais elles sont aussi chronophages et le risque est immense de s’éloigner de ses objectifs en se laissant embarquer dans des problématiques gigognes.

Et maintenant, c’est le moment où la question du temps revient sur le tapis, comme un boomerang. Alors, pour commencer : quand faut-il se lancer à l’assaut des recherches ? Idéalement, pas avant d’avoir brossé l’essentiel de l’intrigue. Cela présente le grand avantage d’orienter les recherches sur des faits spécifiques au lieu de lire au hasard dans l’espoir de tomber sur quelque chose d’utile. Mais cela n’empêche quelques coups de sonde, au moment où germe l’idée, juste pour s’assurer qu’on ne s’en va pas sur une voie de garage.

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Deuxième question liée au temps : quand faut-il clôturer les recherches ? C’est vrai que nous autres, les auteurs, vivons tous dans la hantise de tomber sur ce lecteur érudit, qui sait tout sur tout et qui va aller directement mettre le doigt sur les petits soucis que nous aurons laissés, volontairement (en serrant les fesses pour que ça passe, même si c’est paradoxal) ou pas. Il est essentiel de présenter chaque fait de manière vraisemblable : l’invraisemblance et l’inexactitude crasse sont les seules choses que les lecteurs ne pardonnent pas. C’est approximatif, on aurait aimé en savoir davantage… Soit ! Ce n’est pas ainsi que vous vous forgerez une image d’autorité, qui inspire confiance au lecteur, mais ça pourra suffire, à la rigueur. Mais les histoires qui n’ont ni queue ni tête ou qui sont truffées de sottises ne passeront jamais. Alors, à nouveau, une seule règle : l’utilité. Est-il utile pour mon propos de mentionner la marque et le modèle de la voiture empruntée par le héros ? L’effet serait-il moindre si je me contentais de préciser qu’elle est rouge et décapotable ? Si oui, il va falloir assumer ! Evidemment, il faudra éviter d’étaler gratuitement le savoir accumulé – il y en aura toujours trop, même si on se surveille sans cesse ! Schématiquement, le roman sera comme un iceberg : il ne laissera paraître qu’une toute petite partie de toutes les informations que vous aurez collectées. Rappelez-vous toujours que les recherches sont un moyen de gagner en crédibilité et non une fin en soi.

Finies, ces recherches ? On ne chipote plus : il va falloir aller charbon maintenant !

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