Polar historique – L’affaire Nicolas Le Floch, de Jean-François Parot

En ce mois de janvier 1774, Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil et commissaire au Châtelet, est d’humeur sombre. Sa maîtresse, la belle et capricieuse Julie de Lastérieux, vient de se moquer de lui ouvertement et en public. Lorsqu’elle est retrouvée empoisonnée chez elle le lendemain de cette pénible scène, les soupçons pèsent immédiatement sur celui que le Roi surnomme « le petit Ranreuil », d’autant plus que tous les indices le désignent. Qui cherche à compromettre celui que la faveur royale ne peut plus protéger ? Même Sartine, l’omnipotent lieutenant général de police, paraît impuissant à épargner à Nicolas les rigueurs de la justice. Pour prouver son innocence et démêler les écheveaux de cette affaire qui met directement en péril la sûreté de l’Etat, Nicolas doit se cacher. Au service du Secret du Roi, il découvre les cruelles subtilités des complots de Cour. Avec l’aide de ses amis – le fidèle Bourdeau et l’étonnant Sanson « Monsieur de Paris » – le marquis de Ranreuil se fraie un chemin jusqu’à la vérité – une vérité à plusieurs dimensions qui le révèlera finalement à lui-même.

Une enquête sur fond de fin de règne, avec déjà cette colère du peuple qui gronde de plus en plus. Les Français de l’époque ont-ils éprouvé comme nous l’impression que leur monarchie brûlait ses derniers feux ? Ont-ils au contraire fondé toutes leurs espérances sur le successeur – au point de lui en faire ensuite des reproches d’autant plus vifs ? Voilà un sujet qui mérite réflexion.

C’est sans doute l’un des meilleurs romans de cette série, et pour une fois, l’adaptation télévisuelle est relativement fidèle, ce qui est un bon point. On retrouve à nouveau : les fidèles amis de Nicolas qui sont un peu comme les nôtres, tant ils sont sympathiques ; ce diable de Sartine, jaillissant de sa boîte au moment où on s’y attend le moins, et le Roi Louis XV, loin de l’époque où les Français l’appelaient le Bien Aimé… Une histoire qui commence à sentir clairement le soufre. Le Paris du 18e siècle est là lui aussi, dans son jus, avec son langage (et l’habituel défi des notes à la fin du bouquin) et ses recettes de cuisine qui vous font prendre 10 kilos rien qu’à les lire. Un véritable voyage dans le temps, en all in… Dépaysant et délectable !

C’est culotté de mettre ainsi le héros sur la sellette dès le début de l’histoire, même si le schéma d’intrigue reste relativement le même que dans les romans précédents (L’Enigme des Blancs-Manteaux, L’Homme au ventre de plomb et Le fantôme de la Rue Royale) qu’il vaut mieux lire dans l’ordre. Pas de grande nouveauté structurelle donc, mais cependant aucun temps mort dans cette astucieuse histoire à tiroirs, même si le rythme a tendance à s’essouffler un peu pendant l’escapade de Nicolas en Grande-Bretagne. Encore une fois, l’enquête va permettre d’élucider plusieurs affaires, à différents niveaux, dont le niveau personnel qui n’est pas le moins intéressant. J’ai apprécié l’effet de ce piège diabolique qui se referme sur Nicolas, soudain plus fragile, plus humain et plus proche. Il y a aussi ce petit côté « Fugitif » qui donne l’occasion d’une plongée dans l’intimité du bourreau de Paris et de sa famille, vivant dans la capitale comme sur une île déserte, isolés du reste du monde par l’exercice de la terrible fonction. Mais la solution du meurtre de Madame de Lastérieux est terriblement décevante : terminer par une anagramme, c’est quand même un peu fumeux…

Une écriture impeccable, une documentation sans faille, un contexte magnifiquement planté qui permet l’imbrication parfaite de la fiction et de l’Histoire… Que dire de tant de talent, sinon qu’il nous manquera… Lorsqu’il évoque le Secret du Roi, les tensions franco-britanniques et surtout cette figure haute en couleurs que fut le Chevalier d’Eon, Jean-François Parot ne peut renier sa longue carrière diplomatique. Ce devait être un sujet particulièrement inspirant pour lui et aussi l’occasion de valoriser l’expérience accumulée durant ces années au service de la France.

Avant de conclure, je vais m’offrir un petit plaisir. Ce qu’on retient surtout de L’affaire Nicolas Le Floch, c’est cette ambiance de fin de règne, et aussi le tourbillon des vanités courtisanes. Le Roi est mort, vive le Roi ! L’auteur saisit l’occasion d’aborder un sujet particulièrement parlant pour l’historienne que je suis : la petite vérole.

Au 18e siècle, la petite vérole ou variole est la première cause de mortalité en Europe. Ce mal polymorphe, dont l’origine reste mystérieuse et dont la période d’incubation dure de douze à quatorze jours, est caractérisé par de nombreux symptômes : les douleurs gastriques, les nausées, les bouffées de chaleur, les céphalgies, et surtout les sueurs et la fièvre. Le signe de déclenchement de la maladie proprement dite est l’éruption de pustules : s’ensuit alors une fièvre dite de maturation, qui marque le début de la période mortelle du mal. Si au bout de quatorze jours, le patient est toujours en vie, il est alors déclaré sauvé. Dans le cas contraire, des phases aiguës surviennent et sont le plus souvent mortelles : le malade souffre alors de diarrhée, d’hémorragie et d’inflammation des voies respiratoires ; les pustules suppurent et les urines sont sanguinolentes. Même lorsqu’il en réchappe, le varioleux reste marqué à tout jamais par les traces des pustules. On estime à 60 millions le nombre des varioleux décédés pour le seul 18e siècle. La variole se présente sous deux formes, endémique et épidémique. Plus difficile à classifier que la peste et le choléra, elle touche très différemment les diverses couches sociales, les nantis ayant la possibilité de s’isoler et donc de faire efficacement barrage à la contagion.

L’angoisse suscitée par la petite vérole est d’autant plus grande que la plupart des thérapies sont peu efficaces ou même tout à fait inutiles. Par le risque élevé de contagion, la maladie impose une application stricte de certaines règles d’isolement. Au 17e siècle, les médecins ont surtout recours à la quarantaine, un procédé qui est toujours d’application au siècle suivant, mais complété par une série de mesures contraignantes telles que la déclaration obligatoire de la maladie aux autorités, la désignation claire des maisons infectées, l’enfermement du malade et son isolement derrière un paravent, ainsi que l’interdiction à toute personne non autorisée – c’est-à-dire dépourvue des vêtements de protection – de franchir le paravent. Toute infraction à ces règles de précaution est sanctionnée par l’imposition d’une amende et la mise en place d’une surveillance.

C’est une maladie terrible qui suscite non seulement des réactions d’effroi et de fatalisme – elle semble inévitable – mais aussi, à partir du 18e siècle, le désir de la combattre et de l’extirper. L’inoculation variolique est donc mise au point : « Ce nom, synonyme d’insertion, a prévalu pour désigner l’opération par laquelle on communique artificiellement la petite vérole, dans la vue de prévenir le danger et les ravages de cette maladie contractée naturellement (Tronchin T., art. « Inoculation », in Encyclopédie) ». Cette technique d’origine orientale est médicalisée en Europe en avril 1721, lorsque Lady Montagu, épouse de l’ambassadeur d’Angleterre en Turquie, décide de faire inoculer sa fille. Cet événement, qui donne un premier élan au débat sur l’inoculation, a été précédé en France par une thèse soutenue quatre ans auparavant à Montpellier par le Dr Boyer, qui deviendra doyen de la Faculté de médecine de Paris.

La polémique se développe rapidement autour de cette opération chirurgicale qui comporte des risques certains puisqu’elle est mortelle dans un rapport qui va de un pour cinquante à un pour trois cents. En France, une violente opposition anti-inoculiste se développe et malgré les prises de position de Voltaire en 1727, 1728 et 1735 et de La Condamine en 1732 en faveur de l’inoculation, la situation n’évolue plus jusqu’aux premières inoculations pratiquées par le médecin genevois Tronchin, d’abord sur son propre fils en 1748. La nouvelle du succès de l’opération se répand rapidement sur le continent, notamment à Genève, qui autorise le procédé en 1750, et dans certaines régions de l’Italie. Cette nouvelle publicité permet aux inoculistes français de reprendre le débat.

Le mouvement inoculiste se répand alors dans toute l’Europe. La première inoculation française est pratiquée le 1er avril 1755, suivie d’une autre au mois de mai. Le 12 mars 1756, le duc d’Orléans fait inoculer ses enfants avec succès.

Mais les anti-inoculistes ne désarment pas : les questions latines du docteur De Haen, publiées à Vienne en 1758, relancent la polémique. Il est vrai que l’inoculation représente encore un danger de mort, mais les perfectionnements apportés ont permis d’abaisser les risques à une proportion de un pour soixante à un pour mille. S’il est vrai que les statistiques donnent raison aux tenants de l’inoculation, les chiffres ne sont pas tout et les anti-inoculistes développent leurs thèses en se fondant principalement sur deux types d’argumentation : d’abord, il y a toutes les questions touchant à la religion et à la morale ; ensuite, le discours peut jouer sur le registre du doute et de l’anxiété, qu’il s’agisse de celle ressentie par la famille lors du développement de la petite vérole artificielle par le patient inoculé ou de la crainte légitime des concitoyens vis-à-vis des risques de propagation épidémique.

En 1760, d’Alembert publie ses Réflexions sur l’inoculation : selon lui, le sujet est trop grave pour trouver une solution sur la place publique et l’inoculation est une question strictement personnelle.

Le thème de la décision individuelle est doublé par celui du cas de conscience : en effet, l’inoculation est le plus souvent pratiquée sur des enfants qu’il s’agit de préserver. Le choix du moment apparaît aussi comme un élément important du discours inoculiste : mieux vaut provoquer une variole qui a toutes les chances d’être bénigne dans une période de bonne santé, plutôt que de l’attendre sous sa forme naturelle et d’être contaminé pendant une période plus délicate, comme la grossesse.

Le grand optimisme qui se dégage des écrits des inoculistes ne doit pas faire oublier que la petite vérole a encore un grand impact sur la population française : aucune thérapie n’est encore efficace et les habitants des villes sont les plus exposés à la contagion. En 1762, Paris est ravagée par une épidémie de variole : pendant cette période, des inoculés en incubation paradent à l’opéra, ce qui provoque un énorme scandale. Les pouvoirs publics sont obligés d’intervenir : le 8 juin 1763, le Parlement de Paris rend un arrêt qui interdit toutes les inoculations dans les agglomérations tant que les Facultés de médecine et de théologie n’ont pas rendu d’avis. Chacun reste donc libre de se faire inoculer à condition de le faire en dehors des agglomérations et de se tenir à l’écart pendant une période de sécurité de six semaines.

La question va rester en suspens pendant tout le reste du siècle, malgré les initiatives de certains médecins, comme le docteur Girod qui, avec l’appui de l’intendant Lacorée, organise une campagne d’inoculation en Franche-Comté  à partir de 1765. Le 10 mai 1774, le roi Louis XV meurt d’une variole particulièrement compliquée (et très précisément relatée par Jean-François Parot dans l’ouvrage qui nous occupe). Deux mois plus tard, le jeune roi Louis XVI et ses deux frères, les comtes de Provence et d’Artois, se font inoculer avec leurs familles. Après cette opération couronnée de succès, le pouvoir royal essaie à plusieurs reprises de diffuser l’inoculation en France, mais ces entreprises, menées sans beaucoup de dynamisme ni de continuité, sont vouées à l’échec.

De 1792 à 1800, le pouvoir républicain maintient dans un premier temps l’interdiction d’inoculer dans les villes, mais les mesures sont assouplies sur l’avis du docteur Thouret, directeur de l’Ecole de Médecine. En 1796 – Nivôse an IV- le Directoire élabore un projet d’inoculation généralisée, qui n’est pas réalisé. Il semble que la République ne puisse se résoudre à trancher. En 1799 – Fructidor an VII – l’Ecole de Médecine, notamment ses membres Pinel et Leroux, se déclare en faveur d’une autre méthode de prévention de la variole, l’inoculation de la vaccine, technique élaborée par l’Anglais Edward Jenner. Le problème est définitivement réglé en 1809 par Napoléon qui rend, sur base d’un rapport du docteur Hallé sur la vaccination en 1803, la vaccination obligatoire dans les principales villes de France.

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