Polar historique – La Règle de quatre, d’Ian Caldwell et Dustin Thomason

Depuis 1499, des savants tentent de décoder un chef-d’œuvre de la Renaissance au titre énigmatique : Hypnerotomachia Poliphili, ou Le Combat pour l’amour dans le songe de Poliphile. Ecrit en cinq langues, orné de gravures érotiques et violentes, ce texte a résisté à tous les assauts, brisé des destins, des amitiés et des vies. Pourtant deux étudiants de Princeton, Tom Sullivan et Paul Harris, osent s’y mesurer et, au fil des messages cachés, découvrent l’histoire d’un prince du Quattrocento, Francesco Colonna, et l’existence d’une crypte secrète qui recèle des trésors inouïs. Ils croyaient échapper à la malédiction de cette énigme historique, mais pour la défendre, certains sont prêts à mourir et aussi forcément à tuer.

Avant toute autre chose, je vais lancer un appel à l’indulgence. Le romancier Nelson DeMille a dit : « Si Scott Fitzgerald, Umberto Eco et Dan Brown s’étaient réunis le temps d’un roman, ils auraient écrit La Règle de quatre ». Ce roman, pourtant primé par la critique et par le public, est loin de faire l’unanimité. Rien de tiède ou de gris dans les commentaires que l’on trouve sur Internet : ceux qui ont aimé ont vraiment adoré, et ceux qui n’ont pas aimé ont vraiment détesté ! Allez, pause ! C’est un premier roman, écrit à quatre mains par deux amis d’enfance… Il n’est donc pas étonnant d’y trouver quelques maladresses, lourdeurs ou longueurs propres aux premières réalisations. On sait bien que ces « maladies d’enfance » passent quand les auteurs prennent de la bouteille. A la limite, mieux vaut arriver à ce livre vierge de toute observation extérieure et s’en faire sa propre idée.

Ceci dit, il faut une certaine audace pour s’attaquer à un thème pareil. Après une ouverture en fanfare – deux émissaires indiscrets sont exécutés sans pitié – l’Hypnerotomachia Poliphili, qui a été publié à Venise en 1499 par l’imprimeur et humaniste Alde Manuce, est présenté au lecteur : « Œuvre encyclopédique déguisée en roman, elle traite de tous les sujets possibles, de l’architecture à la zoologie, et fut rédigée dans un style dont la lenteur embarrasserait une tortue. C’est aussi le livre le plus long jamais écrit sur un homme qui s’abandonne à son rêve (…) Gageons que les contemporains de l’Hypnerotomachia se demandaient déjà à quoi pouvait bien correspondre cet enchevêtrement de héros et d’intrigues qui – quoi qu’en ait pensé Alde Manuce, le plus grand imprimeur de son temps – n’ont d’autre point commun que le héros du livre, un dénommé Poliphile. La trame de l’histoire paraît simple : Poliphile fait un rêve étrange au cours duquel il recherche sa bien-aimée. Or la narration est si alambiquée que la plupart des spécialistes de la Renaissance (…) considèrent l’Hypnerotomachia comme un texte fastidieux et pénible ». Voilà qui donne envie d’aller plus loin et de constater que cet ouvrage au titre imprononçable existe réellement et qu’on se bat toujours pour en trouver le fin mot ! Un texte obscur aux écritures enchevêtrées, qui mêle le latin, l’italien, l’hébreu, l’arabe et le grec à des hiéroglyphes prétendument égyptiens, à des annotations mathématiques et à des énigmes en images, un roman à la Boccace qui célèbre le savoir antique et sur lequel les experts se cassent toujours les dents : j’en suis tombée à la renverse ! Mention spéciale pour ce sujet incroyable mais vrai.

Dès les premières lignes, c’est une intrigue passionnante qui se met en place, lentement mais sûrement. Elle est magnifiquement servie par des personnages attachants et le cadre dans lequel ils évoluent : quatre jeunes hommes, étudiants en dernière année à l’université de Princeton, dont la vie animée et rythmée par les conférences, les traditions universitaires et les festivités débridées transpire l’énergie de la jeunesse et le désir de se faire une place dans la vie active. Tout cela est décrit avec beaucoup de détails – trop, diront certains – mais le résultat est un univers étonnamment complet que l’on peut presque toucher du doigt. Plusieurs sujets personnels qui cohabitent avec bonheur avec le thème principal… Merveille !

Ce n’est ensuite qu’un foisonnement de références et de pistes qui vont dans tous les sens. Si vous cherchez un livre à bouquiner distraitement sur la plage, changez-en ! La Règle de quatre, c’est du pur cérébral : c’est réellement captivant, mais il faut être attentif d’un bout à l’autre, au risque de perdre le fil qui se déroule tout en nuances et en subtilité. La véritable histoire de l’Hypnerotomachia est exploitée avec une maîtrise époustouflante. L’écriture est belle, intelligente et accessibles, et les nécessaires raccourcis historiques sont négociés avec brio. Un petit bémol quand même : s’il y avait eu un peu plus de Poliphile, on aurait frisé la perfection.

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