Polar classique – Jeux de mains, d’Yves Laurent

Une mention spéciale pour ce roman écrit à quatre mains, Yves Laurent étant la réunion d’Yves Vandeberg et Laurent Vranjes… Contrairement à d’autres romans collectifs, les coutures y sont absolument invisibles !

L’histoire s’ouvre sur une sinistre mise en garde…

« Ce coup-ci n’était qu’un « essai » afin de m’assurer que je n’avais pas tout à fait perdu la main, mais pour ma prochaine victime, je lui réserve une véritable petite œuvre d’art. Mon vieux Corduno, il va falloir te préparer à en baver grave ».

Le ton est donné : après deux années d’interruption, le tueur en série qui donnait des cauchemars au célèbre Inspecteur principal David Corduno et à son équipe décide de refaire surface afin de poursuivre sa danse macabrement perverse. Le point commun de la 6e victime avec les précédentes ? Une nouvelle phalange coupée et emportée par le tueur, mais à la main gauche cette fois. Le sang-froid de Corduno, avec qui le tueur joue au chat et à la souris, va être mis à rude épreuve au cours de cette enquête bruxelloise ponctuée de traits d’humour et de bains de sang. Mais pourquoi le meurtrier semble-t-il connaître si bien son traqueur ?

Il n’y a pas à dire : c’est un coup de maître pour un premier polar. L’intrigue, rondement menée, est tout à fait équilibrée, avec ce qu’il faut de fausses pistes, de soupçons et d’effets glauques : un jeu de piste malsain, dans lequel il vaut mieux avoir le cœur bien accroché. Le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page, sans ennui, sans temps mort : mieux que ça, en réalité, puisque la pression monte au fil des pages. C’est vrai qu’avec le nombre de crimes, sanglants à souhait et décrits avec une minutie un peu racoleuse mais si efficace, il faut avoir l’esprit chagrin pour ne pas y trouver son compte. D’accord : j’avais deviné la fin, mais c’est peut-être parce qu’à force de ne lire que des romans policiers, je finis par avoir une conscience un peu spéciale… Il est vrai que ce meurtrier, qui paraît toujours avoir une longueur d’avance sur les enquêteurs, est particulièrement stimulant.

Les personnages – les enquêteurs, les victimes et les autres – sont bien campés et le décor est planté au petit point avec un réalisme qui frise la perfection : cela fait tellement vrai qu’on s’y croirait… Encore plus quand on est Belge et qu’on suit avec délice les investigations dirigées à travers notre belle ville de Bruxelles. Sans parler de ces expressions belgo-belges savoureuses dont les auteurs ont émaillé leur texte… Certains amoureux du beau langage regretteront peut-être le recours au patois et ce côté un peu vulgaire, mais parfaitement assumé. Quant à moi, je me suis régalée, et pas seulement au sens figuré : ce n’est pas tous les jours que l’on pioche un polar dans lequel tous les sens sont mis en éveil, même le goût…J’ai adoré cette scène où le héros s’arrête place de la Bourse pour y déguster une barquette de caricoles. L’écriture est habile et le rythme, imposé par le tueur, ne se relâche jamais.

Deux bémols, cependant. Le premier est un écueil facile à surmonter : il s’agit des scènes de sexe explicites, qu’il suffit de lire en oblique… Je n’ai rien contre, mais à mon sens, elles n’apportent franchement rien à l’histoire. Tout au plus peut-on imaginer qu’elles illustrent le titre, d’une certaine façon. Le second souci est beaucoup plus ennuyeux : c’est l’absence de mobile réel cohérent pour le tueur. Je ne veux pas prendre le risque de développer et de dévoiler des éléments qui pourraient gâcher le plaisir de ceux qui se proposent de lire cet excellent roman, mais avec une fin aussi réussie, aussi inattendue, aussi terrible – dans le sens étymologique du terme – j’espérais que les auteurs auraient gratté pour « habiller » davantage le tueur, pour le pourvoir d’une raison personnelle essentielle. Il y a dans ce livre tant de détails qui finalement prennent leur place qu’il n’aurait pas fallu grand-chose de plus pour parvenir à motiver les crimes d’une manière plus structurée et plus intime.

Mais que mon avis ne vous empêche pas de vous forger votre propre opinion… Une fois que vous serez dedans, il vous sera impossible d’en sortir, et vous maudirez toutes les (bonnes ?) raisons qui vous obligeront à vous interrompre dans la lecture de ces infernaux Jeux de mains.

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