Polar historique – La disparue de Saint-Maur, de Jean-Christophe Portes

En cet hiver 1791, la France est au bord du chaos. Depuis sa fuite à Varennes, Louis XVI est totalement discrédité. Les royalistes et les nouveaux députés se menacent, armes à la main, et la tension croissante est extrême. C’est dans ce contexte explosif qu’Anne-Louise Ferrières disparaît. Cela fait une semaine que plus personne n’a vu la belle et mystérieuse jeune femme – la fille d’aristocrates désargentés qui vivent reclus et repliés sur eux-mêmes, accrochés aux quelques lambeaux du passé qu’ils espèrent pouvoir sauver, dans un monde en plein bouleversement. Tout le monde s’attend au pire : une semaine, et l’hiver est des plus rigoureux… Quel espoir reste-t-il encore de la retrouver vivante ? Anne-Louise a-t-elle été enlevée ou victime d’un acte de malveillance ? S’est-elle suicidée ? S’est-elle enfuie ? Etrangement, la famille Ferrières semble se désintéresser du sort de la jeune femme, mais loin de dissuader le gendarme Victor Dauterive, cette indifférence hostile excite sa curiosité. Et il flaire chez ces gens des manigances qui excèdent le cadre strictement familial.

Une troisième enquête du gendarme Dauterive dans la France révolutionnaire, mais contrairement aux deux premiers romans, l’histoire ne se déroule pas sous un soleil de plomb : les conditions hivernales qui s’abattent brutalement sur la France en cette fin d’année 1791 constituent pratiquement un personnage à part entière. L’intrigue est de celles qui ne séduisent pas, mais qu’on ne parvient pas à oublier… Et pas question d’en décrocher non plus ! Pourquoi ? Ce qui prévaut, dès l’entrée du jeune Dauterive chez les Ferrières, c’est le sentiment d’un immense gâchis : les parents d’Anne-Louise ne paraissent pas particulièrement troublés par la disparition de leur fille, et même sans cela, quelle vie lui avaient-ils offert jusque là ? Une existence lugubre, sans espoir ni perspective… Une infinie macération dans le regret des jours passés, à l’image de la chambre d’Anne-Louise au manoir familial…

« Anne-Louise vivait dans l’une des quatre chambres de ce niveau, dans une pièce très haute de plafond, dotée d’énormes solives en chêne et d’une cheminée en pierre blanche. Les murs écaillés étaient passés à la chaux comme ceux d’une cellule monacale. L’ameublement se composait d’un lit étroit surmonté d’une tenture en imprimé, d’un petit secrétaire à pente surmonté d’une étagère, d’une chaise et d’un gros coffre en cerisier d’une simplicité paysanne. Seule décoration : une estampe à l’encre passée représentait un paysage traversé d’une rivière ; il fallait presque une loupe pour y distinguer un minuscule promeneur ».

Au fil des pages, la sensation de malaise grandit et l’angoisse monte : qu’est-il arrivé à cette jeune femme qui ne s’était soumise qu’en apparence ? Se pourrait-il qu’elle ait échappé au morne destin que lui imposaient ses parents et sa condition, et choisi elle-même sa voie ? N’est-ce pas, après tout, ce que le jeune Dauterive a fait et réussi ? C’est du moins ce qu’il croit… J’avoue m’être sentie émotionnellement épuisée par cette histoire poignante, par cette enquête qui m’a fait sans cesse passer d’émotion en émotion, d’un extrême à l’autre. Mention spéciale, car la lecture me met très rarement dans cet état.

A nouveau, l’auteur, historien et conteur, nous emmène à la suite de son personnage principal, le jeune et fougueux Victor Brunel de Saulon, devenu Dauterive depuis qu’il a fui la maison paternelle et trouvé refuge dans le Paris de la Révolution. Il est terriblement attachant, ce gaillard – très agaçant aussi, au point qu’on a très souvent envie de le secouer, et c’est justement cela qui fait son charme et la force de cette série. Victor Dauterive n’est pas un personnage, mais un être de chair et de sang, qui évolue dans une époque incertaine, à la charnière de deux mondes. La documentation historique en béton armé confère à cet environnement une réalité presque palpable, tandis que les rebondissements s’enchaînent implacablement les uns aux autres, jusqu’au dénouement… De la belle ouvrage, de bout en bout !

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