Les auteurs s’entraident – Bracelets d’écume, de Bernard Agnès

Dieu, que la guerre est belle ! Un vieux baroudeur de l’information et une jeune journaliste, Lucile, tentent d’évoquer l’amour de Selim pour Marie. Un amour impossible : Selim est trop jeune. Elle est presque une femme, chrétienne et lui musulman… Qu’importe, Selim cherche un cadeau pour séduire Marie. Mais comment trouver l’argent dans cette ville en ruines, ravagée par la guerre ? Les journalistes sélectionnent les séquences de leur reportage. Y a-t-il des vérités bonnes à montrer et d’autres à scénariser ? Lucile voudrait dire la poésie de ces enfants qui jouent à l’amour, à la guerre, parmi les ruines, qui se racontent des histoires dont ils sont tour à tour conteurs et acteurs. Peu à peu, le reportage transforme les témoins en personnages de fiction.

C’est un véritable coup de cœur pour un livre qui se situe tout à fait en dehors de ma sphère habituelle, le plus souvent faite de romans policiers et de monographies historiques. « Ah Dieu ! que la guerre est jolie ! »… Déjà, par cette citation de Guillaume Apollinaire, j’étais embarquée, jusqu’au fond des tripes… Entre roman et poésie, Bracelets d’écume évoque le quotidien très dur des enfants au cœur de la guerre, une guerre qui dure depuis si longtemps qu’elle fait désormais partie intégrante de leur vie, au point de les faire se demander ce qu’est la guerre…  Le point de vue ? Il est pluriel : ce sont les voix de tous ces enfants qui évoluent dans un univers ravagé en se racontant des histoires d’amour, d’amitié et de mort. Le contraste entre l’horreur du contexte et l’innocence des narrateurs est saisissant : c’est une histoire d’enfants, mais pas une histoire pour les enfants. La lectrice pragmatique que je suis aurait voulu s’attacher essentiellement à Selim et Marie, mais ils sont si nombreux et si vrais, ces enfants qui ne se plaignent jamais, qui vont et viennent comme si le danger n’existait pas, sous les yeux de deux journalistes en quête d’informations et de la manière de les rapporter. « Que faut-il montrer ? Et faut-il montrer ? Etre témoin et ne rien dire, c’est être complice. Montrer, c’est justifier les atrocités. Car n’existe que ce qui est montré sur les écrans ». Un questionnement formulé par l’auteur lui-même dès le prologue. Le résultat n’est pas l’image objective et neutre qu’ils voudraient peut-être fixer, mais une réalité reconstituée, située quelque part entre la réalité et la vérité, et ponctuée de dialogues vivants, parfois naïfs, toujours poignants, comme les petites touches de couleur des tableaux impressionnistes. C’est la réalité de la vie et du bonheur malgré tout.

Le style, très visuel et plaisant, contribue à ancrer dans le réel tangible ce récit perturbant et presque irrationnel qui fait sentir toute l’absurdité de la guerre face à ces aspirations d’enfants qui supportent la misère de leur condition mais qui donneraient tout pour un jour de paix, un jour au bord de la mer. Il y a les rêves et les envies, décrites avec art et qui grossissent au point d’occuper presque tout l’espace – presque, car la guerre n’est jamais très loin.

Comment se fait-il que l’auteur, Bernard Agnès, n’ait pas trouvé d’autre voie que celle de l’autoédition ? C’est une question que je me pose régulièrement, surtout quand j’ai entre les mains un roman aussi intense, aussi vrai et aussi déroutant. L’autoédition est une voie que j’ai moi aussi choisie et dont je vois les nombreux avantages, et c’est vrai qu’elle assure une certaine liberté à l’auteur, seul maître de son destin. Mais quoi ? Les éditeurs disent être des orpailleurs, à la recherche de LA pépite… Où ont-ils donc la tête pour n’avoir pas remarqué que Bracelets d’écume est cette pépite ?

Pour conclure, je voudrais décerner une mention spéciale pour la photographie qui illustre la couverture de ce roman : c’est Manon, la petit-fille de l’auteur, qui gambade sur une plage du Portugal. Une photographie magnifique qui évoque au-delà des mots le merveilleux de l’enfance et la fragilité de l’instant. De quoi me donner l’envie, au terme de cette lecture déstabilisante et révélatrice, de me tourner vers les miens pour savourer chaque minute.

Bracelets d’écume est disponible sur le site Librinova https://www.librinova.com/librairie/bernard-agnes/bracelets-d-ecume

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