Polar classique – La vérité sur l’affaire Harry Québert, de Joël Dicker

A New York, au printemps 2008, alors que l’Amérique tout entière bruisse des prémices de l’élection présidentielle, Marcus Goldman, un jeune écrivain à succès, est dans la tourmente : malgré ses efforts pour se remettre au travail, il est incapable d’écrire le nouveau roman qu’il doit remettre à son éditeur d’ici quelques mois. Le délai contractuel est près d’expirer quand soudain tout bascule pour lui : son ami et ancien professeur d’université, Harry Québert, l’un des écrivains les plus respectés du pays, est rattrapé par son passé et se retrouve accusé d’avoir assassiné à la fin du mois d’août 1975 Nola Kellergan, une jeune fille de 15 ans, avec qui il aurait eu une liaison. Les preuves sont accablantes : le cadavre de la jeune fille vient d’être découvert par hasard dans le jardin de Québert à Aurora et, près d’elle, dans un sac en cuir, il y a le manuscrit des Origines du mal, le roman qui a rendu Québert célèbre l’année suivant la disparition de Nola, en 1976. Convaincu de l’innocence de Harry, Marcus abandonne tout pour se rendre dans le New Hampshire et mener ses propres recherches. Il est rapidement dépassé par les événements : l’enquête s’enfonce et il fait l’objet de menaces. Pour innocenter Harry, dont l’attitude ne cesse de le déconcerter, et sauver sa carrière d’écrivain, Marcus doit absolument répondre à trois questions : qui a tué Nola Kellergan ? Que s’est-il passé à Aurora à l’été 1975 ? Et comment écrit-on un roman à succès ?

Autant vous annoncer la couleur : j’ai adoré ce roman, non seulement pour son intrigue originale – je vais revenir tout de suite là-dessus – mais aussi parce qu’il est truffé d’excellentes réflexions sur le métier d’écrivain… Ce n’est pas tous les jours que l’on peut puiser à la source d’une telle sagesse, et le mot n’est pas trop fort. La méthode est efficace, puisqu’elle évite les grands déballages barbants qu’on arrête de lire au cinquième mot. Très habilement, chaque chapitre, ou presque, s’ouvre sur un conseil, une pensée, un vécu.  A ma connaissance, rien ni personne n’a jamais aussi bien ni aussi complètement défini ce qu’est un écrivain. Alors, je vais me faire plaisir en citant les plus beaux morceaux, à mon idée.

Parmi le florilège de ces sentences hautement pertinentes :

« J’aimerais vous apprendre l’écriture, Marcus, non pas pour que vous sachiez écrire, mais pour que vous deveniez écrivain. Parce qu’écrire des livres, ce n’est pas rien : tout le monde sait écrire, mais tout le monde n’est pas écrivain. ‒ Et comment sait-on que l’on est écrivain, Harry ? ‒ Personne ne sait qu’il est écrivain. Ce sont les autres qui le lui disent » (p.63).

« Si les écrivains sont des êtres fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux : les chagrins d’amour et les chagrins de livre » (p.133).

« La liberté, l’aspiration à la liberté, est une guerre en soi. Nous vivons dans une société d’employés de bureau résignés, et il faut, pour se sortir de ce mauvais pas, se battre à la fois contre soi-même et contre le monde entier. La liberté est un combat de chaque instant dont nous n’avons que peu conscience » (p. 145).

« Et les personnages ? De qui vous inspirez-vous pour vos personnages ? ‒ De tout le monde. Un ami, la femme de ménage, l’employé au guichet de la banque. Mais attention : ce ne sont pas ces personnes elles-mêmes qui vous inspirent, ce sont leurs actions. Leur façon d’agir vous fait penser à ce que pourrait faire l’un des personnages de votre roman. Les écrivains qui disent qu’ils ne s’inspirent de personne mentent, mais ils ont bien raison de le faire : ils s’épargnent ainsi quantité d’ennuis. ‒ Comment ça ? ‒ Le privilège des écrivains, Marcus, c’est que vous pouvez régler vos comptes avec vos semblables par l’intermédiaire de votre bouquin. La seule règle est de ne pas les citer nommément. Jamais de nom propre : c’est la porte ouverte aux procès et aux tourments » (p.181).

« La maladie des écrivains, Marcus, ce n’est pas de ne plus pouvoir écrire : c’est de ne plus vouloir écrire mais d’être incapable de s’en empêcher » (p.205).

« La victoire est en vous, Marcus. Il vous suffit de bien vouloir la laisser sortir » (p.241).

« Les écrivains qui passent leur nuit à écrire, sont malades de caféine et fument des cigarettes roulées, sont un mythe, Marcus. Vous devez être discipliné (…) Il y a des horaires à respecter, des exercices à répéter : gardez le rythme, soyez tenace et respectez un ordre impeccable dans vos affaires. Ce sont ces trois Cerbères qui vous protègeront du pire ennemi des écrivains. ‒ Qui est cet ennemi ? ‒ Le délai » (p.257).

 « Les mots sont à tout le monde, jusqu’à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. Voilà ce qui définit un écrivain. Et vous verrez, Marcus, certains voudront vous faire croire que le livre est un rapport aux mots, mais c’est faux : il s’agit en fait d’un rapport aux gens » (p.348).

« Le danger des livres, mon cher Marcus, c’est que parfois, vous pouvez en perdre le contrôle. Publier, cela signifie que ce que vous avez écrit si solitairement vous échappe soudain des mains et s’en va disparaître dans l’espace public. C’est un moment de grand danger : vous devez garder la maîtrise de la situation en tout temps. Perdre le contrôle de son propre livre, c’est une catastrophe » (p. 385). Un morceau qu’on croirait taillé exprès pour toutes les malheureuses victimes des pratiques éditoriales, du seuil de rentabilité au listing illisible et invérifiable qu’on reçoit une fois par an…

« Apprenez à aimer vos échecs, Marcus, car ce sont eux qui vous bâtiront. Ce sont vos échecs qui donneront toute leur saveur à vos victoires » (p.411)

« Ecrire, cela signifie que vous êtes capable de ressentir plus fort que les autres et de transmettre ensuite. Ecrire, c’est permettre à vos lecteurs de voir ce que parfois ils ne peuvent voir (…) Nous sommes écrivains parce que  nous faisons différemment une chose que tout le monde autour de nous sait faire : écrire. C’est là que réside toute la subtilité » (p. 443)

« Qui ose, gagne » (p.485).

« Un nouveau livre, Marcus, c’est une nouvelle vie qui commence. C’est aussi un moment de grand altruisme : vous offrez, à qui veut bien la découvrir, une partie de vous. Certains adoreront, d’autres détesteront. Certains feront de vous une vedette, d’autres vous mépriseront. Certains seront jaloux, d’autres intéressés. Mais ce n’est pas pour eux que vous écrivez, Marcus. Mais pour tous ceux qui, dans leur quotidien, auront passé un bon moment » (p.545).

Ma préférée, sur l’angoisse de la page blanche et le plus sûr moyen d’y remédier : « Vous vous êtes mis à écrire parce que vous deviez écrire un livre et non pas pour donner du sens à votre vie. Faire pour faire n’a jamais eu de sens : il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que vous ayez été incapable d’écrire la moindre ligne. Le don de l’écriture est un don non pas parce que vous écrivez correctement, mais parce que vous pouvez donner du sens à votre vie. Tous les jours, des gens naissent, d’autres meurent. Tous les jours, des cohortes de travailleurs anonymes vont et viennent dans de grands buildings gris. Et puis il y a les écrivains. Les écrivains vivent la vie plus intensément que les autres (…) Ecrivez parce que c’est le seul moyen pour vous de faire de cette minuscule chose insignifiante qu’on appelle vie une expérience valable et gratifiante » (p.274). Pas mal, n’est-ce pas ?

Et après cela, vous me direz peut-être que vous n’avez aucune envie de vous plonger dans cette sombre affaire Harry Québert… S’il en est ainsi, soit ! Mais cela dépassera mon entendement… Honnêtement, je suis troublée : j’ai l’impression qu’un Destin supérieur a placé ce livre sur ma route à un moment clé de mon projet, au moment où je viens de m’autopublier en version papier, comme pour me conforter dans mon choix. Un cadeau du Ciel, et en plus, j’ai adoré l’histoire elle-même, touchante et profonde, actuelle et divertissante, pleine de rebondissements et dotée d’une cohérence rare. Il s’en dégage une telle puissance narrative que j’en suis restée pantoise… Et le va-et-vient temporel ajoute encore au charme de cette intrigue inclassable. Page après page, j’avais vraiment l’impression que ce roman était collé à mes mains, et tant pis pour le temps qui passe et les yeux cernés, le lendemain matin… Pour une fois, ce ne sont pas des chapitres courts qui invitent à chaque changement à se montrer raisonnable et à éteindre la lumière. En même temps, j’ai le sentiment que c’est une histoire à laquelle on adhère, ou pas, et tout de suite. Il ne faut pas 50 pages pour savoir si on sera embarqué ou débarqué. Encore un atout pour ce roman qui se démarque décidément de la production actuelle.

Le mot de la fin ? Je le laisse à Joël Dicker, par la voix de Harry Québert à Marcus Goldman : « Le dernier chapitre d’un livre, Marcus, doit toujours être le plus beau » (p.621). A retenir, évidemment !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :