Historama – Homère a-t-il existé ?

A l’attention du lecteur : en rangeant ma bibliothèque pendant le premier confinement, je suis retombée sur la collection Historama de ma grand-mère. Le second confinement a favorisé ma relecture avide de ces articles datant des années 1980 et 1990. Et voilà l’origine de ces articles de blog qui reproduisent certaines des perles de ces anciens périodiques. Enjoy!

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François Chamoux

Historama n°84 – février 1991

Le vieillard aveugle aux longs cheveux, auquel les dieux auraient inspiré l’Iliade, et l’Odyssée, a-t-il réellement existé ? Question qui divise les érudits mais qui plonge au cœur du mystère de la création littéraire. François Chamoux, membre de l’Institut et grand spécialiste de la Grèce ancienne, apporte à cette énigme sa réponse rigoureuse et claire.

Les Anciens n’ont jamais douté qu’un poète du nom d’Homère fût à l’origine de la littérature grecque. Tout au plus quelques rares originaux, par goût du paradoxe, avancèrent-ils que l’auteur de l’Odyssée pouvait n’être pas le même que celui de l’Iliade : ils furent généralement tenus pour des impertinents et les plus éminents savants les fustigèrent en les traitant de «séparatistes». Le fameux critique Aristarque (2e siècle avant Jésus-Christ) composa contre ces téméraires un traité où il démontrait que leur thèse était absurde : de fait, elle n’obtint aucun crédit. Jusqu’à la fin de l’Antiquité et puis dans la tradition byzantine, enfin auprès des grands érudits de la Renaissance et du 17e siècle, les deux poèmes restèrent les modèles inégalés de la plus haute poésie et de la plus noble inspiration.

Les Grecs avaient élevé Homère au rand des dieux, à l’instar des héros qui, de la condition humine, avaient accédé à celle des Immortels. On lui consacrait des sanctuaires, où son image était l’objet d’un culte ; on lui apportait libations et offrandes ; on sacrifiait sur ses autels. Un bas-relief du 2e siècle avant notre ère, signé par le sculpteur Archélaos de Priène, évoque une de ces cérémonies cultuelles : tandis que les registres supérieurs sont consacrés aux divinités olympiennes – Zeus, Apollon et les Muses – le registre inférieur montre Homère assis sur un trône, entre les figures allégoriques de l’Iliade et de l’Odyssée, et couronné par deux autres allégories, celle du Temps et celle de la Terre habitée. On signifiait ainsi que la gloire du poète est immortelle et reconnue par tous les peuples. En avant d’Homère, sur un autel rond consacré à son culte, une jeune femme fait brûler de l’encens, un adolescent tient la patère et la cruche pour les libations et un taureau bossu attend qu’on le sacrifie.

A côté de ce témoignage particulièrement parlant, un grand nombre de documents, textes littéraires, inscriptions, sculptures et monnaies, attestent la popularité exceptionnelle du poète auprès des Grecs et des Romains cultivés. Ses œuvres étaient la base même de toute éducation libérale. Achille et Ulysse étaient tenus pour les modèles des qualités morales : vertu guerrière, fermeté d’âme, intelligence fertile en ressources dans les épreuves. Achille servit de référence aux princes, d’Alexandre le Grand à Jules César. Les aventures d’Ulysse ont inspiré le prodigieux décor sculpté qui, au 1er siècle après notre ère, servit à décorer, sur la côte italienne, à l’ouest de Gaète, la vaste grotte de Sperlonga, où les empereurs venaient banqueter. Un siècle plus tôt, les paysages odysséens avaient servi de thème aux fresques des maisons de Pompéi. Quant aux portraits sculptés d’Homère (portraits imaginaires, il va de soi), ils figuraient dans les bibliothèques, sous les portiques et dans les jardins. Ils le montraient d’ordinaire sous les traits d’un vieillard aux longs cheveux, visité par l’inspiration. Une petite tête en terre cuite du 2e siècle avant Jésus-Christ, découverte à Chios, montre que même les milieux modestes, qui ne pouvaient faire les frais d’un buste en marbre, tenaient à rendre hommage au divin poète comme on l’appelait couramment.

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Nul ne mettait en doute qu’Homère eût réellement existé. Certes les opuscules qu’on lisait dans les écoles sous le titre «Vie d’Homère» se contredisaient entre eux et ne méritaient aucun crédit, non plus que celui qui rapportait un «Concours poétique entre Homère et Hésiode» (autre poète épique à peu près contemporain). Les érudits de l’Antiquité, comme ceux d’aujourd’hui, tenaient à juste titre ces élucubrations pour des biographies imaginaires. On hésitait aussi sur la date à laquelle Homère avait vécu. L’historien Hérodote le situait plus tôt que ne le font les Modernes. L’absence de repères chronologiques pour la haute époque rend toute estimation difficile : toutefois, on s’accorde à peu près aujourd’hui à placer la composition de l’Iliade et de l’Odyssée au 8e siècle avant notre ère, et plutôt dans la seconde moitié, entre 750 et 700 avant Jésus-Christ. Le sentiment des Anciens était que l’Iliade avait précédé l’Odyssée, l’une étant l’œuvre de la maturité, l’autre de la vieillesse du poète. Nous n’avons pas de raison décisive pour révoquer en doute ce jugement.

Dans l’histoire du peuple grec, le 8e siècle est une période capitale. Nous ignorons le détail des faits historiques, parce que les exposés des historiens qui les rapportaient ne sont pas parvenus jusqu’à nous : ainsi les livres VI à X de la grande Bibliothèque historique de Diodore de Sicile (composée à l’époque de Jules César), qui étaient consacrés à la guerre de Troie (début du 12e siècle) et aux sept siècles ultérieurs jusqu’à la seconde guerre Médique (480 avant Jésus-Christ), sont malheureusement perdus. Certes, les traditions à leur sujet étaient pour une bonne part légendaires. Mais à partir de l’institution des premiers Jeux Olympiques (776 avant Jésus-Christ), on disposait d’une chronologie de référence, grâce aux listes enregistrant les noms des athlètes vainqueurs : le grand historien Eratosthène (3e siècle avant Jésus-Christ) l’avait utilisée pour élaborer un cadre chronologique qui nous sert encore aujourd’hui, à travers les historiens ultérieurs. Toutefois, nous ne disposons plus des indications antérieures aux guerres Médiques. En revanche, les données archéologiques sur le 8e siècle sont abondantes : c’est l’époque où fleurit une admirable céramique qu’on appelle géométrique à cause d’une prédilection que les potiers ont alors manifestée pour le décor purement linéaire, employé avec une maîtrise parfaite, en particulier en Attique. L’évolution de cette céramique est assez sensible pour que les spécialistes soient en mesure de la dater avec une remarquable précision (de l’ordre du quart de siècle au moins). Apparaissent alors les premières scènes figurées, schématiques, mais fort expressives : les poncifs employés par les peintres de vases dans la seconde moitié du 8e siècle ne sont pas sans rapport avec les notations simples et fortes qu’on trouve dans l’Iliade. Cette rencontre a valeur d’indication.

A cette époque, le monde grec s’organise autour des cités, agglomérations plus ou moins grandes au centre d’un territoire agricole qui fait vivre la population tout entière. L’ossature du système, ce sont les familles des gros propriétaires terriens, dont les chefs dirigent la cité. Particulièrement florissantes alors sont les colonies grecques de la côte anatolienne, en Eolide et surtout en Ionie, dans la région de Smyrne. C’est pour ces aristocrates terriens que travaillaient les poètes, qui étaient aussi des musiciens, puisqu’ils s’accompagnaient de la lyre en déclamant leurs œuvres : ils avaient leur place dans les grandes fêtes civiques et religieuses qui rythmaient la vie du groupe social, un peu comme les trouvères du Moyen Âge apportaient leur concours aux banquets des grands seigneurs féodaux. Ces poètes, qu’on appelait les aèdes, étaient des gens de métier, comme les sculpteurs, les céramistes ou les orfèvres, et ils étaient rémunérés comme tels. Ils avaient leurs divins patrons, Apollon et les Muses, dont ils disaient tirer leur inspiration, comme les autres catégories sociales avaient leurs divinités protectrices. Aussi invoquent-ils ces noms divins au début de leurs ouvrages, dans les préludes qui ont le ton d’un hymne religieux, analogues à celui de Hymnes homériques» qui nous ont été conservés.

L’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée n’était assurément pas un isolé, mais un membre reconnu de la société archaïque, qui avait acquis auprès de ses maîtres une formation spécifique pour développer les dons que la nature lui avait donnés. Il était donc dépositaire d’une très ancienne tradition, ce qui apparaît assez dans ses poèmes. Non seulement les sujets qu’il traite, légendes héroïques liées à la guerre de Troie, font partie d’un passé historico-mythique, mais la langue qu’il emploie est une langue artificielle, élaborée à partir du dialecte ionien, fortement mêlé de formes éoliennes, avec des variations dans la morphologie qui ne s’expliquent que par les contraintes de la versification. Cette langue, qui n’a jamais été parlée nulle part, est purement littéraire et ne sert qu’à la poésie épique et aux genres qui s’en approchent, comme celui de l’épigramme (poème inscrit sur un support, pour accompagner une offrande aux dieux ou un hommage aux morts). Elle restera en usage jusqu’à la fin de l’Antiquité et même chez les Byzantins, sans changement notable : singulier phénomène de civilisation, un peu comparable à la survie du latin dans la poésie savante jusqu’au 17e siècle.

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Homère ne représente donc pas un phénomène unique et aberrant : comme tout écrivain ou artiste dans l’Antiquité, il est un élément actif de la société, dont il exprime les sentiments et les aspirations à sa manière et à laquelle il est parfaitement intégré. Il appartient à une catégorie de spécialistes, détenteurs et transmetteurs des secrets du métier. Est-ce une raison pour lui refuser toute originalité propre et ne le considérer que comme un nom, sous lequel on aurait rassemblé des compositions poétiques élaborées par des auteurs anonymes à des époques diverses, puis combinées en deux ensembles artificiels par des arrangeurs astucieux ? C’est ce qu’on imaginé certains Modernes : à la fin du 17e siècle, l’abbé d’Aubignac, qui ne fut guère suivi, puis, un siècle plus tard, l’Allemand F.A.  Wolff, dont l’ouvrage, écrit en latin sous le titre Prolégomènes à Homère, parut en 1795 et déclencha le vaste débat  qu’on appelle «question homérique» et qui dure encore aujourd’hui.

Les partisans de la tradition orale

Le romantisme et son goût naïvement proclamé pour la poésie dite populaire a largement alimenté ces spéculations. Elles partent de la constatation avérée que le texte actuel de l’Iliade et de l’Odyssée présente, en petit nombre, quelques contradictions ou incohérences. La tradition antique les attribuait à des négligences, excusables dans des ouvrages aussi étendus : «Le bon Homère, disait le poète latin Horace, somnole parfois». On trouve des négligences semblables dans le Jocelyn de Lamartine ou dans La Comédie Humaine de Balzac… Cela n’empêche pas les pédants modernes d’en prendre argument pour disséquer le texte des Poèmes transmis par la tradition et y distinguer parties «anciennes» et parties «récentes». Ils croient déceler des sutures ménagées par des arrangeurs pour échafauder la suite des 24 chants de chaque épopée, et ils proposent à l’appui de leurs exercices divinatoires des «preuves» tirées de la langue ou de la versification, ce qui est méconnaître le caractère fondamentalement artificiel et composite du dialecte épique, que les Anciens, bien plus aptes que nous à percevoir ces raffinements linguistiques, ont toujours manié sans aucun embarras. Inutile de dire que ces opérations chirurgicales ne coïncident guère : chacun fabrique à sa guise son Iliade et son Odyssée, distinguant plusieurs poètes, naturellement tous anonymes. Dans ces découpages arbitraires, la personne d’Homère et l’unité de chaque épopée s’évanouissent en fumée.

Ainsi procédèrent, pour nous en tenir aux savants français, les grands hellénistes Victor Bérard, qui répartissait l’Odyssée entre trois auteurs inégaux en talent, et Paul Mazon, qui choisissait dans l’Iliade 14 chants (non continus) où il pensait reconnaître le noyau primitif autour duquel les dix autres chants se seraient agglomérés par la suite en plusieurs temps. Ce sont là constructions arbitraires, vivement contestées par d’autres spécialistes qui proposent des analyses différentes. Plus sagement, d’autres hellénistes, revenant à l’opinion unanime des Anciens, insistent sur la solidité et le raffinement de la composition dans chaque épopée et y voient l’intervention souveraine du génie. La querelle entre analystes et unitaristes n’est pas close, bien que la balance paraisse pencher actuellement en faveur des partisans de l’unité.

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Toutefois, il est un argument dont les analystes ont tiré parti et que nos contemporains sont enclins à prendre sérieusement en considération, en raison du développement récent de l’ethnologie et du goût moderne pour les cultures primitives. Le style épique est fortement marqué par des habitudes verbales répétitives et la réapparition régulière de formules figées, comme les fameuses épithètes toujours accolées aux noms des héros et des dieux : Zeus assembleur de nuées, Athéna aux yeux pers, Achille aux pieds légers. De tels traits appartiennent évidemment à une littérature de tradition orale, où la mémoire, nourrie de formules, favorise l’improvisation. L’Américain Milmam Parry, vers 1930, et ses disciples ont étudié d’une manière approfondie ce style formulaire et, s’aidant de comparaisons avec des littératures populaires (en particulier le folklore yougoslave), en ont déduit que les épopées homériques étaient des créations purement orales, fruits d’une élaboration progressive s’étendant sur des générations. Les partisans de l’oralité rejoignent ainsi les analystes : ils tiennent pour peu vraisemblable l’hypothèse d’un auteur unique. Le prestige des ethnologues semble donc apporter un renfort décisif à ceux qui doutent de l’existence d’Homère.

Or en fait le problème de l’oralité se trouve résolu, sans conteste, par l’archéologie et l’épigraphie. On savait déjà par Hérodote que les anciens Ioniens avaient utilisé comme support pour l’écriture alphabétique (qu’ils avaient empruntée aux Phéniciens et perfectionnée en notant les voyelles) des peaux de chèvres tannées qu’on appelait des diphthères. Mais ce témoignage n’était pas daté : ces parchemins primitifs ont tous disparu. On pouvait donc légitimement douter que l’usage habituel de l’écriture existât déjà à l’époque d’Homère. Or, les fouilles, en Grèce et dans le monde colonial, ont fourni au cours du dernier demi-siècle un grand nombre de graffites sur poteries en écriture alphabétique, dont la date est bien établie grâce à la chronologie de la céramique géométrique. Ces documents prouvent d’une manière indubitable que ce système graphique était d’un emploi courant dès la première moitié du 8e siècle, puisqu’on s’en servait sur un matériau aussi banal que des tessons ou des vases, sur lesquels on gravait à la pointe un nom ou une formule. Plus remarquable encore : plusieurs de ces graffites sont rédigés en langue et en vers épiques, avec à l’occasion des allusions précises au texte homérique. C’est le cas pour le vase de Nestor, découvert près de Naples, à Ischia, île proche de Cumes, où les Grecs venus d’Eubée s’étaient établis dans la première moitié du 8e siècle. Ce vase se date vers 725, et son propriétaire y avait gravé : «Je suis la coupe de Nestor, où l’on boit de bons coups», en faisant suivre cette indication de deux vers en style homérique au ton plaisant. Il faisait référence à un passage bien connu de l’Iliade, où la servante du vieux chef Nestor lui prépare à boire dans un vase de prix. Si on s’amusait, dans les banquets, à inscrire sur un gobelet d’argile une composition de circonstance, cela veut dire que l’usage de l’écriture était tout à fait courant, et aussi que, dès cette époque, toute proche de la composition des épopées homériques, celles-ci étaient bien connues du public. Il n’y a donc pas à douter que leur auteur ait utilisé, pour les élaborer, le secours de l’écriture. Grâce à la transcription sur un support approprié comme les diphthères, le poète, usant du style formulaire transmis par une longue tradition orale, pouvait ménager à loisir les raffinements de composition efficaces et complexes, préparations, rappels, richesse et cohérence psychologiques, qui ont conféré à l’Iliade et à l’Odyssée une place à part dans l’abondante production épique des anciens Grecs. Si ces deux épopées ont seules survécu, c’est qu’elles étaient très supérieures aux autres. Mais c’est aussi parce qu’elles étaient les premières à avoir été transcrites dès l’origine, ce qui avait permis à leur auteur de tirer le meilleur parti de son talent.

Nous pouvons admettre sans réserve qu’Homère a existé et qu’il a composé ses deux grands poèmes dans la seconde moitié du 8e siècle avant notre ère. Ils sont le fruit d’une rencontre rare et féconde : celle du génie et de l’écriture.

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