Historama – La merveilleuse histoire du Jardin des Plantes

Passionnés d’Histoire et de beaux lieux, cet article est pour vous!

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Luc Vezin

Historama n°84 – Février 1991

Dans le Paris du béton et des embouteillages, le Jardin des Plantes fait figure aujourd’hui de paradis perdu. Les visiteurs viennent y goûter le charme nostalgique d’un lieu où, autrefois, savants et artistes se côtoyaient. Voici son étonnante histoire.

Depuis trois siècles et demi, quelques hectares situés en plein cœur de Paris connaissent une destinée singulière. Créé par décret royal en 1626 sous le nom « Jardin royal pour les plantes médicinales », devenu à la Révolution « Muséum d’histoire naturelle », le Jardin des plantes est tout à la fois parc d’agrément, jardin botanique et zoologique, laboratoire, musée et atelier d’artiste ; il est un lieu magique où l’histoire, la grande et la petite, celle des arts et celle des sciences ne cessent de se donner rendez-vous.

Peu de choses pourtant semblaient destiner ce Jardin à une histoire aussi diverse et mouvementée. Lorsque sous la pression de son premier médecin Guy de La Brosse, Louis XIII en décide la création, deux raisons dictent son choix. La première est d’ordre scientifique et humanitaire : la culture des plantes médicinales permettra d’apporter quelques secours aux infirmités du peuple. La seconde est plus frivole. Vallet, le brodeur du roi, ayant mis à la mode les motifs floraux, les dames de la cour sont sans cesse à la recherche de nouveaux modèles, elles iront dorénavant les chercher au jardin du Roi. Décidé par un décret de 1626, ce jardin commence véritablement son existence, le 23 février 1633, avec l’achat par Louis XIII d’un terrain où, dit-on, il avait joué étant enfant, le « Clos Coypeau » (ainsi nommé en raison des ancêtres de nos bouchers, les « coypeaux » ou coupeurs). Il comporte vingt-quatre arpents du faubourg Saint-Victor, non loin de la rivière, ayant deux entrées sur la grande rue du faubourg, consistant en plusieurs corps de logis, cours, celliers, pressoirs, jardins, bois et buttes, plants en vignes, cyprès, arbres fruitiers et autres… Une description bien avantageuse pour un terrain marécageux que domine un tas d’immondices. Mais trois ans plus tard, grâce au travail acharné de Guy de La Brosse, le jardin du Roi est devenu un chef-d’œuvre d’horticulture. Parc d’agrément, le Jardin Royal n’en demeure pas moins fidèle à sa vocation médicale : à la mort de Guy de La Brosse, en 1641, mille six cent quarante espèces différentes y sont recensées ; en 1665, l’ouvrage Hortius Regius (Le Jardin du Roi) en dénombre quatre mille. Et, dans un bâtiment pompeusement appelé le château, deux pièces sont réservées à un herbier où sont conservés un « échantillon de toutes les drogues » et un « ensemble de toutes les choses rares en la nature ».

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Sous Louis XIV, le jardin du Roi est devenu un établissement scientifique d’avant-garde. Colbert en est un des défenseurs les plus ardents et les plus sévères : découvrant un jour qu’en certains endroits les vignes ont remplacé les plantes botaniques, il arrachera de ses propres mains ces ceps profanes ! Mais à peine un siècle après sa création, le Jardin voit son existence menacée lorsque le premier médecin de Louis XV, un certain Chirac, en est nommé surintendant. Il détourne au profit d’autres recherches les fonds destinés à la botanique, ôte toute responsabilité aux personnalités compétentes, tel Bernard de Jussieu. Son successeur, Cisternay Du Fay, saura heureusement redonner tout son lustre à cette institution. Replacé à la tête des cultures, Bernard de Jussieu y plante, en 1754, deux cèdres du Liban qu’il aurait, selon une légende tenace, rapportés de Londres dans son chapeau. En fait ce n’est qu’à partir de la place Maubert, à deux pas du Jardin, que le botaniste se servit de son couvre-chef pour recueillir les précieux plants, dont le pot s’était cassé. Ils prospéreront au bas du labyrinthe, non loin des serres chaudes construites pour accueillir le premier caféier, promis à un bel avenir aux Antilles et au Brésil.

Mais horticulteurs et savants ne sont pas les seuls à fréquenter le Jardin des plantes. Dès son origine, ce parc est l’atelier où travaille le « peintre du roi pour la miniature ». Sur des parchemins à la blancheur remarquable – les vélins – il peint les fleurs du Jardin royal des plantes. A cette charge prestigieuse vont se succéder une pléiade d’artistes. Ainsi Nicolas Robert, dont l’art fait d’un mélange d’artifice et d’exactitude atteindra un degré de raffinement rarement égalé ; Claude Aubriet, qui accompagna l’illustre Tournefort dans son voyage en Orient, et sut faire de ses dessins scientifiques de véritables œuvres d’art ; Redouté qu’on surnomma le Raphaël des fleurs, ou encore Madeleine Basseporte que Mme de Pompadour fit venir à Bellevue, tant ses goûts en matière de mode et d’ameublement faisaient alors autorité. Les vélins qu’elle peignit jusqu’à 80 ans au jardin du Roi suscitent, en revanche, moins d’enthousiasme. Mais comme elle assimilait à une tentative d’assassinat la moindre allusion à un successeur dans sa charge, Buffon, le nouveau et très puissant intendant du Jardin, dut nommer en secret Gérard Van Spaendonck, un peintre hollandais fort apprécié, pour lui succéder.

« La gloriette de Buffon »

Georges Louis Marie Leclerc, comte de Buffon, était en effet parvenu, par un subtil mélange de talent et d’intrigues, à se faire nommer, en 1739, intendant du jardin du Roi. Originaire de Montbard, en Bourgogne, Buffon est l’héritier d’une grande fortune. Sa carrière est aussi brillante dans les sciences que dans les affaires : ce membre de l’Académie des sciences dirige également une vaste entreprise de quatre cents ouvriers, répartis entre ses forges et ses bois de Montbard. Le jardin du Roi sur lequel il va exercer, un demi-siècle durant, sa « glorieuse dictature » constitue l’instrument idéal de ses ambitions. Sa charge lui imposant de rédiger une « Description du Cabinet du Roi » pour inventorier les quelques squelettes poussiéreux ou herbiers prestigieux (comme ceux de Tournefort) qui sont conservés au château, Buffon se lance dans une description qui embrasse la nature tout entière. Ce sera l’Histoire naturelle, un ouvrage si considérable qu’il lui faudra dix ans pour en dresser le plan et rédiger les trois premiers volumes. Pour le seconder, il fait venir au jardin du Roi son compatriote de Montbard, Louis Daubenton. Ce dernier sera chargé, en outre, du classement des collections gigantesques que Buffon accumule. Grâce à l’invention du titre, purement honorifique, de « Correspondant du jardin du Roi », Buffon a, en effet, persuadé les éminents savants du monde entier de lui envoyer minéraux, plantes, squelettes, coquillages et animaux naturalisés.  Bientôt ces collections occupent tout le château. Buffon se lance alors dans de vastes opérations immobilières. A sa mort, en 1788, le jardin du Roi aura doublé de surface.

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Désormais, deux somptueuses allées, l’une plantée de marronniers, l’autre de tilleuls, mènent de la Seine au château où une statue de Buffon, taillée par Pradier dans un marbre de près de trois mètres de haut, immortalise l’intendant du Jardin du Roi ; tandis qu’au sommet de la butte Coypeau, un petit kiosque au style chinoisant surnommé « la gloriette de Buffon » rappelle la vanité de l’auteur de l’Histoire naturelle.

Lorsqu’éclate la Révolution, le Jardin des plantes semble tout naturellement destiné à rejoindre la cohorte des institutions de l’Ancien Régime, qui seront alors purement et simplement supprimées. Son appellation de Jardin du Roi, ainsi que les énormes dettes laissées à sa mort par Buffon (il achetait en son nom les terrains qu’il revendait au prix fort à l’Etat), le placent en première ligne face aux attaques des révolutionnaires. Et le successeur de Buffon, Bernardin de Saint-Pierre, le doux auteur de Paul et Virginie, n’est pas la personne la mieux armées pour défendre efficacement le Jardin du Roi. Alors que les sans-culottes commencent à le vandaliser, il se contente de rappeler que les laboratoires de chimie peuvent fournir de la poudre et les plantes « des tisanes rafraîchissantes ». Espérant que les révolutionnaires épargneront ce jardin qui offre « des bombes et du jus de réglisse » !

Cependant, malgré ces maladresses, le Jardin des plantes va survivre et même sortir grandi de la Révolution. Les savants que Buffon a réunis sauront métamorphoser cette institution royale en un des fleurons de la République et de l’Empire. Autour de Buffon travaillaient en effet Daubenton, Bernard et Antoine de Jussieu, Lacépède, Lamarck, le précurseur du transformisme, l’abbé Haüy, fondateur de la cristallographie. Bientôt le jeune Geoffroy Saint-Hilaire, le créateur de la première zoologie, et Cuvier, considéré à son époque comme l’Aristote des temps modernes vont rejoindre le Jardin des plantes. Dès les débuts de la Révolution, ils jettent les bases d’un Muséum d’histoire naturelle, « établissement d’enseignement public de l’histoire naturelle prise dans toute son étendue et appliquée particulièrement à l’avancement de l’agriculture, du commerce et des arts », dont le but ultime est le bonheur des hommes.

A la création du Muséum en 1793, le Jardin des plantes est devenu synonyme de Jardin des sciences. Et les rues qui l’entourent porteront les noms des savants – Buffon, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Jussieu, etc – qui en firent sa gloire. A l’exception toutefois de Lamarck, tenu de son vivant pour une sorte de savant fou à qui sa fille Cornélie ne cessait de répéter : « La postérité vous admirera, elle vous vengera, mon père ».

Dans cette même période révolutionnaire, il est également décidé de faire venir des animaux au Jardin des plantes.

Curieusement, alors que les réflexions sur la ménagerie se multiplient, c’est presque par hasard qu’elle s’implante au Jardin des plantes. Un matin de novembre 1793, Geoffroy Saint-Hilaire voit arriver des animaux retirés aux forains par ordre de la police municipale. Le commerce de ces bêtes exhibées, enchaînées et qu’on fait parfois se battre entre elles semblant en totale contradiction avec les idéaux révolutionnaires. L’année suivante, c’est au tour des restes de la ménagerie de Versailles (parmi lesquels un lion qui vivait en parfaite entente avec un chien) de rejoindre la ménagerie provisoire du Jardin des plantes.

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Les Parisiens s’offrent un après-midi d’exotisme

Puis, à partir de 1797, viennent des animaux confisqués lors des campagnes d’Italie et de Hollande dont les plus remarqués seront le couple d’éléphants, Hams et Marguerite. Transportés sur d’immenses chariots, d’Amsterdam au Jardin des plantes, ils y font une entrée retentissante. Leurs retrouvailles après la séparation du voyage font l’objet d’émouvants récits.  On leur suppose un goût pour la musique, et des concerts sont donnés en leur honneur. Bientôt tout Paris se passionne pour les mœurs des pachydermes et on projette de construire, place de la Bastille, une fontaine à l’éléphant. Cet engouement pour les hôtes du Jardin des plantes n’a, au début du 19e siècle, rien d’exceptionnel. Bien plus, l’arrivée de la girafe, offerte à Charles X par le pacha d’Egypte Mohammed Ali, allait constituer un événement difficilement imaginable.

Débarquée en 1826 à Marseille, cette girafe, la première à fouler le sol français, suscite un enthousiasme  mêlé de crainte : sa difformité légendaire l’apparente depuis toujours à des monstres fabuleux. Mais la girafe se révéla un animal fort sympathique, voire même légèrement cabotin. Accompagnée par son gardien Atir, originaire comme elle de la haute Egypte, et de deux vaches chargées de lui fournir en permanence du lait, elle attire les foules tout au long de son voyage de Marseille à Paris, au printemps 1827.

Présentée au roi le 9 juillet 1827, elle est ensuite installée dans la Grande Rotonde du Jardin des plantes, ce bâtiment qui en l’honneur de Bonaparte, a la forme d’une légion d’honneur. Là on construit pour Atir une chambre en hauteur afin qu’il puisse dialoguer avec la girafe dont la promenade quotidienne constitue le spectacle favori des Parisiens. En six mois, six cent mille visiteurs viennent l’admirer. Les peintres, les sculpteurs la représentent, l’image de la girafe devient un classique de l’art populaire, on la retrouve au fond des assiettes, des bols à raser, sur les fers à repasser ; on invente un piano girafe. Trois ans plus tard, Balzac peut bien écrire que « la girafe n’est plus visitée que par le provincial arriéré, la bonne d’enfant désoeuvrée et le jean-jean simple et naïf », grâce aux recettes provenant de la vente des billets d’entrée, le Jardin des plantes est entièrement aménagé selon une architecture d’avant-garde qui fait l’admiration de tous. Théophile Gautier, par exemple, compare les serres à des « bulles de savon soufflées par quelque petit géant en bas âge » qui abritent des arbres « trop beaux, trop fiers, trop vigoureux, pour n’être pas des arbres féroces et je les soupçonnais fort d’être des lions et serpents végétaux ».

A deux pas des serres, dans une ménagerie dont les bâtiments sont censés rappeler aux animaux leurs pays d’origine, les singes ont leur palais et les fauves leurs loges devant lesquelles Barye ou Delacroix imaginent d’effrayantes scènes de carnage. Les Parisiens, quant à eux, viennent en famille frissonner devant les bêtes féroces, s’offrir un après-midi d’exotisme ou retrouver les paradis rousseauistes de l’état de nature. Les caricaturistes – Grandville, Daumier, Doré ou Gavarni – nous ont laissé des témoignages de la véritable comédie humaine illustrée qu’est le Jardin des plantes au 19e siècle. Une foule où se côtoient et se mêlent toutes les classes de la société, familles bien-pensantes et amours clandestines, militaires, retraités, pickpockets, étudiants et vieux savants, artistes et bonnes d’enfant.

La presse se fait souvent l’écho des événements de la vie du Jardin : singes ou loups échappés de leur cage, militaire dévoré par un ours alors qu’il tentait de récupérer son calot tombé dans leur fosse, ou encore, durant le siège de 1870, l’abattage d’un éléphant pour nourrir les Parisiens affamés. Cette même année, le Muséum subit durement le bombardement de Paris, le château qui abritait les collections de Buffon est gravement endommagé. Il sera remplacé par la grande galerie de zoologie, inaugurée le 22 juillet 1889. Surnommé le Louvre de la science, ce bâtiment contenait sur 24 km de rayon plus d’un million d’animaux naturalisés, tandis que dans la fosse centrale étaient installés de façon théâtrale les grands groupes de girafes, d’éléphants, de tigres, etc. En 1898, à l’autre extrémité du Jardin s’ouvre la galerie de paléontologie, véritable conservatoire des idées du 19e siècle avec son armée de squelettes.

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Le siècle suivant devait poursuivre cette politique de reconstruction : un vivarium, la galerie de botanique, de nouvelles serres voient le jour tandis que de l’autre côté de la rue Buffon, le duc d’Orléans installe ses trophées de chasse au milieu des dioramas – une présentation très en avance sur son époque. Parallèlement, on se préoccupe du bien-être des hôtes du Jardin, souvent malmenés par l’afflux des visiteurs et des installations qui reflétaient davantage les rêves de leurs constructeurs que des bâtiments adaptés à leurs besoins. On construit un « Jardin alpin » où des microclimats sont créés qui permettent de présenter les plantes dans des conditions proches de leur milieu naturel. Une nouvelle fauverie permet enfin aux panthères, tigres et autres lions de pouvoir évoluer dans un semblant de décor en béton. Mais ce n’était là que peu de chose comparé aux installations du zoo que le Muséum ouvre en 1934, à la porte de Vincennes.

Au 20e siècle, l’intérêt pour le Jardin des plantes a changé. On ne vient plus s’y dépayser mais davantage goûter le charme nostalgique d’un lieu chargé d’histoire et rêver aux héros d’une époque où la science n’était pas exempte de poésie. Ce jardin, plus qu’aucun autre, a ses amoureux fanatiques et, depuis quelques années, ils assistaient avec tristesse à sa lente dégradation : en 1965, le musée du duc d’Orléans est démoli, deux ans plus tard la grande galerie de zoologie, devenue dangereuse  pour les visiteurs, est fermée. L’existence même de ce qui fait de ce Jardin des plantes un endroit irremplaçable paraît un moment en danger, jusqu’à ce qu’un vaste plan de rénovation soit entrepris.

Les bâtiments de la ménagerie sont réaménagés, on replante une roseraie devant la galerie de minéralogie, les serres sont réparées, le labyrinthe et la « gloriette de Buffon » restaurés. En 1993, la grande galerie de zoologie, devenue Galerie de l’évolution, rouvrira ses portes. Le Muséum fêtera alors son bicentenaire, dernier, mais certainement pas ultime épisode connu de l’histoire sans fin du Jardin des plantes.

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