Historama – Charles VI, le roi crucifié

Voici venu le temps d’un petit Historama!

Un article de Françoise Autrand

Historama n°32 – Octobre 1986

Quarante-deux and de règne et trente ans de folie… Trente années qui comptent pari les plus désastreuses de l’histoire de rance, trente années d’assassinats, de trahisons, de guerre civile et d’invasions, dominées par la silhouette d’un homme torturé par la plus étrange des maladies. Françoise Autrand, auteur d’un remarquable Charles VI, paru aux éditions Fayard, explique pourquoi, paradoxalement, jamais l’amour des Français pour leur roi n’a été si grand.

Le 20 août 1392, le marchand italien d’Avignon qui adressait régulièrement les informations concernant la rance à la ville de Prato, siège social de sa société, envoie cette dépêche : le roi de France a perdu la raison. « Le cerveau lui a tourné ». Peut-être va-t-il mourir. Le roi, malade ou mort, qui va gouverner ? A coup sûr, il va y avoir du nouveau.

Depuis quinze jours déjà,  les rumeurs les plus inquiétantes circulaient en France. Le roi a été pris d’une crise de fureur dans la forêt du Mans. Il aurait tué quatre hommes… A présent, il est comme mort… Il a été empoisonné peut-être – empoisonné ? ou ensorcelé ? Le diable, certainement, s’en est mêlé, pour ainsi tourner la tête à ce jeune prince, pour foudroyer ce beau chevalier, en pleine jeunesse, avant même qu’il ait atteint l’âge de 24 ans. Quels malheurs, à présent, vont s’abattre sur la France, frappée à la tête, « en son chef » ? Ainsi couraient les nouvelles, des pays de langue d’oil à ceux de langue d’oc, passant la mer, atteignant l’Angleterre, descendant jusqu’au fond de l’Italie.1

Que s’est-il donc passé, le 5 août dans la forêt du Mans ? Et d’abord que faisait le roi, en plein été, en plein midi, accompagné de son frère, de ses oncles – les princes des fleurs de lis – des seigneurs et barons de sa cour, de son gouvernement, et suivi de toute son armée, sur la route poudreuse de la lointaine Bretagne ?

Tout avait commencé deux mois plus tôt, dans la nuit du 13 juin, lorsque des hommes de main avaient tenté d’assassiner, dans la rue Saint-Pol, à Paris, le connétable de France Olivier de Clisson, qui sortait de l’hôtel du roi. Un attentat politique. Un de plus, dans ces temps de violence. Le roi de Navarre Charles le Mauvais n’avait-il pas mis à mort, quarante ans auparavant, le connétable Charles d’Espagne, comme lui descendant direct de Saint Louis, qui avait la faveur du roi Jean et opposait une action efficace aux menées du Navarrais et de son parti pour s’emparer du pouvoir et démembrer le royaume ? Plus heureux que le jeune Charles d’Espagne, Olivier de Clisson avait survécu à ses blessures. Des blessures légères, à vrai dire. L’attentat avait échoué. Mais il avait suscité chez le roi et son gouvernement une réaction vigoureuse et passionnée. Clisson était un membre de l’équipe des marmousets, qui étaient au pouvoir depuis les vingt ans du roi et appliquaient tous leurs efforts, avec méthode et ténacité, à promouvoir un rapide progrès de l’Etat. Etroitement unis, solidaires, ils voulurent aussitôt venger leur compère et, de plus, n’entendaient pas laisser impunie l’offense faite au roi, dans la personne de son connétable. Une affaire d’Etat. Une affaire de cœur, aussi. Pour Charles, Clisson était un ami. C’est lui qui l’avait guidé dans le passage délicat de l’adolescence à l’âge adulte, qui l’avait aidé à secouer la tutelle des oncles qui veillaient sur lui depuis qu’il était devenu roi, à l’âge de douze ans. Face à l’attentat, le roi et son gouvernement sont donc d’accord pour réagir vite et fort.

L’auteur du crime – les enquêteurs  n’eurent aucun mal à le découvrir – était Pierre de Craon. Le coup fait, il avait trouvé refuge chez le duc de Bretagne qui était son cousin et l’ennemi mortel de Clisson.

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Alors le roi, son jeune frère, Louis, duc d’Orléans, et les marmousets prirent la décision de faire la guerre au duc de Bretagne. Décision très grave. Décision stupéfiante. Quand ils connurent la nouvelle, raconte Froissart, les oncles du roi en furent « ébahis ». Et ils n’étaient pas les seuls. Pour un attentat manqué, pour une trahison de plus du duc de Bretagne, allait-on donc mobiliser l’armée du roi, dépenser en quelques semaines l’argent des impôts si lourds au pauvre peuple ? Allait-on exposer les campagnes aux réquisitions de blé et de fourrage, aux épidémies qui suivent les armées, aux pillages des gens de guerre ? Le roi, ce jeune roi qui a tant de bonne grâce et ne reste jamais sourd aux requêtes des bonnes gens, va-t-il s’obstiner dans son propos ?

A toute heure du jour et de la nuit, partisans et adversaires de la guerre de Bretagne assaillent le roi. Sermons verbeux, austères remontrances, scandaleuses révélations, affaires d’argent, affaires de mœurs, tout arrive au roi et, parfois, le frappe au cœur. Ainsi ses amis les plus chers ne sont-ils peut-être pas si dignes de sa confiance. Et son frère Louis, lui-même ! D’ailleurs n’a-t-il pas trempé dans une affaire de sorcellerie ! Tourmenté, inquiet, déçu, Charles réagit mal à une pareille tension d’esprit. Il faut dire qu’il relève à peine de maladie. A Pâques, il a eu la fièvre typhoïde et n’est pas totalement rétabli.

Mais les marmousets brusquent les choses. Le roi fera la guerre au duc de Bretagne. L’armée est mobilisée. Les vassaux du roi, les contingents des villes, les troupes des princes, tous se rassembleront au Mans.

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Voilà pourquoi, par cette chaude matinée d’août, l’armée du roi se met en ordre de marche. Une à une, les compagnies de cavaliers quittent la ville du Mans et prennent la route de Bretagne. Il est 10 heures – heure du soleil – lorsque s’ébranle la bataille du roi. Comme les autres, malgré la chaleur, Charles est vêtu d’une lourde jaque de velours. Sur sa tête est savamment drapé un chaperon de fin drap sombre. Le soleil monte. Sur la route sèche, les pas des chevaux soulèvent une agaçante poussière. On va entrer dans la forêt du Mans. Tout à coup, une étrange figure se dresse devant le roi. Un homme vêtu d’une pauvre cotte de bure blanche barre sa route : – Roi ! ne va pas plus loin ! Tu es trahi !

Les chroniqueurs racontent l’histoire chacun à sa façon. Les uns voient dans l’étrange messager un ermite, d’autres, un fou, peut-être un « fol-sage », un de ceux qui disent au roi ses quatre vérités. Pour d’autres, enfin c’était simplement un « méchant homme », un « homme de rien ». Mais tous s’accordent sur le contenu du message, l’interpellation : « Roi », le « tu », l’ordre de ne pas aller plus loin, la révélation de la trahison. Et tous se portent témoins du choc ressenti par Charles, un choc que Froissart traduit dans une langue pittoresque : « Cette parole entra dans la tête du roi, qui était faible… Son esprit frémit et se sang-mêla tout ».

Rien ne paru pourtant sur le moment. Malgré l’avertissement – et les noires terreurs qu’il pouvait éveiller dans un esprit façonné par la culture du temps – Charles entre dans la forêt, entouré de ses chevaliers. La troupe chevauche un certain temps, puis débouche dans une clairière sablonneuse. Alors on se divise. Le roi marchera seul en tête, suivi de son frère et de quelques pages. Cela, pour lui épargner la poussière. Les princes iront à sa gauche, un peu en arrière, à une centaine de mètres. Et les autres derrière, par petits groupes, chacun isolé dans son nuage de poussière. Il est midi. Le soleil tape dur sur les hommes et les chevaux. Derrière le roi, un page porte un casque d’acier « fin, clair et net » qui reluit au soleil. Derrière lui, un autre page porte une lance enfanonnée de soie, une belle lance avec « un fer d’acier large, clair et fin », admire Froissart en connaisseur. Abruti de chaleur, l’enfant s’endort. La lance lui échappe, tombe sur le casque de l’autre page. Dans le silence somnolent, le bruit éclate comme un fracas. A ce bruit d’armes, au cri des pages qu’il entend dans son dos, Charles se croit attaqué. Il tire l’épée, met son cheval au galop, charge. Faut-il dire qu’il était un chevalier particulièrement vigoureux et adroit ? Charles crie :

« Je suis trahi ! On veut me livrer à mes ennemis! ».

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Cela, tous les chroniqueurs le disent. Mais ce qu’ils ne peuvent écrire sans terreur, ce qu’ils disent à mots couverts, l’Italien  d’Avignon le dit en clair. L’ennemi, le traître que Charles pourchasse, l’épée levée, celui que Charles veut tuer de peur d’être tué, c’est son propre frère, Louis, le duc d’Orléans.

Les groupes qui chevauchaient de leur côté croyaient qu’on chassait au loup… Mais le duc de Bourgogne, l’oncle paternel du roi, en homme avisé, a vite fait de comprendre. Piquant des deux, il approche en criant : « Fuyez, beau neveu d’Orléans ! Fuyez ! Monseigneur veut vous occire ! »

Louis s’enfuit. Les hardis cavaliers de l’hôtel essaient de s’approcher du roi, se laissent tomber comme morts sitôt qu’il vient sur l’un d’eux, l’épée levée. Une heure durant, Charles court, frappe, tue peut-être – certains disent qu’il a tué quatre hommes dans son délire meurtrier. Puis le cheval, couvert de sueur, s’épuise. Guillaume Martel, un chambellan normand, parvient à s’approcher du roi par derrière, saute en croupe derrière lui, saisit son bras droit qui brandissait l’épée. Les autres, alors, l’aident à désarmer le roi, à le descendre de sa monture. Mais, déjà, la fureur est tombée. Charles est prostré, sans connaissance. Ses yeux roulent dans l’orbite. Il n’y a plus qu’à le coucher, à le débarrasser de ses lourds vêtements pour le rafraîchir. Le roi est placé sur un chariot, qui reprend la route du Mans.

Aussitôt le duc de Bourgogne envoie des messagers porter à chacune des compagnies de l’armée royale l’ordre du retour. Le roi, fait-il dire, « n’est pas bien disposé ». Mais la machine de l’Etat ne s’arrête pas.

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Ainsi commence le drame de la folie du roi. Mais on ne savait pas, le soir du 5 août, qu’il allait durer trente ans, que, pendant ces trente années, Charles allait vivre mais pas guérir, souffrir et, pourtant, régner. On ne savait pas que, bientôt,  la France, privée de chef, allait tomber dans les difficultés puis les désastres : les rivalités des princes – le duc de Bourgogne et le duc d’Orléans – la guerre civile – Armagnacs et Bourguignons – la révolution parisienne – les Cabochiens – l’invasion anglaise – Azincourt.  On ne savait pas qu’en 1420 la reine de France, Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI et le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, cousin du roi, premier pair de France, allaient conclure avec le roi d’Angleterre, Henri V, le traité de Troyes. Au terme de ce traité, quand mourra Charles VI, son héritier sera non pas le dauphin Charles, son fils, mais Henri V, le conquérant victorieux, qui épouse Catherine de France, dernière fille du roi. Il n’y aura plus de roi de France. La mort du roi sera la fin du royaume. En 1422, Charles VI meurt. Son fils le dauphin, refusant le traité de Troyes, devient Charles VII, mais, réfugié dans ses terres, il n’est que le dérisoire « roi de Bourges ». Et puis, comme écrivit la vieille Christine de Pizan, « l’an mil quatre cent vingt neuf reprit à luire le soleil ». Jeanne la Pucelle vient trouver le roi à Chinon…

Entre le radieux réveil de la nation et le désastre de la folie du roi, il semble paradoxal d’établir un lien. Et pourtant, les souffrances de Charles VI n’ont-elles pas aidé à la naissance de la nation France ?

Car la folie du roi est, avant tout, une atroce souffrance. Les gens du Moyen Âge, face au mystère de la maladie – en particulier mentale –  étaient très ignorants, et ils en étaient conscients.

Après la crise du Mans, Charles, lentement, s’était rétabli. On l’avait installé au château de Creil, au bon air, au calme. Un savant médecin, maître Guillaume de Harcigny, l’avait soigné, sans drogues, sans saignées, ne préconisant que le repos et l’apaisement du corps et de l’âme. Rentré à Paris en hiver, Charles retrouve les soucis, le conseil avec ses tensions, l’assaut quotidien des quémandeurs, sa vie publique, sans véritable détente ou intimité. Pourtant le drame du bal des Ardents, au cours duquel il frôle la mort et voir flamber quatre de ses amis, n’interrompt pas sa convalescence. C’est six mois plus tard qu’il donne des signes d’agitation, d’anxiété. Et en juin 1393, de nouveau, c’est la crise. Une crise qui dure jusqu’en janvier 1394.

Charles guérit, puis rechute… Crises, rémissions, il en sera ainsi jusqu’à sa mort. Les crises durent quelques jours, quelques semaines, quelques mois, parfois. Il arrive qu’elles se succèdent très rapidement, laissant au malheureux roi bien peu de répit. Elles surviennent brusquement. En un instant, Charles perd la raison, ne reconnaît plus ceux qui l’entourent, ne sait plus qui il est. En fureur, il hurle, frappe, brise, court… Puis à l’agitation démente succède la prostration, Charles refuse de se nourrir, de se laver, s’abîme dans les idées noires, prend le contact avec la réalité. Et de façon imprévisible le mal s’en va comme il est venu. Charles reprend conscience, comme s’il s’éveillait d’un cauchemar. Il recouvre sa personnalité de simple chevalier au cœur bon. Mais il ne peut oublier les affreuses souffrances qu’il vient d’endurer et guette avec une anxiété désespérée les signes annonciateurs de la prochaine crise.

Quel est ce mal étrange dont souffre le roi ? Les bonnes gens prétendirent, dès la première crise, que le roi avait été empoisonné ou ensorcelé, « entaraudé », comme on disait alors. C’est qu’on empoisonnait beaucoup en ce temps-là, et la sorcellerie, pour sa part, ne manquait pas d’adeptes, même dans l’entourage du roi. Les oncles de Charles, le duc de Bourgogne par exemple, quinquagénaire positif, s’irritait de ces sottises, mais comme dit Froissart, « on ne peut défendre de parler ». Après la mort de Guillaume de Harcigny, d’autres médecins se succédèrent auprès de Charles. Aucun ne put le guérir. Il n’était pas en leur pouvoir de faire des miracles. En 1399, excédés des rumeurs qui couraient sur la maladie du roi, ses trois oncles (les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon) voulurent en avoir le cœur net. Ils convoquèrent la faculté de médecine de l’université de Paris pour un grand débat public, selon les règles de la science du temps. Quelle est la maladie du roi ? Lui vient-elle d’une cause naturelle ou de sortilèges ? Voilà, en termes clairs, les questions auxquelles les savants docteurs devaient répondre. C’étaient d’honnêtes gens. Après une longue délibération, ils répondirent, en latin, qu’ils n’y comprenaient rien.

On n’eut plus de ces doutes, encore moins de ces aveux d’ignorance, lorsque l’Histoire fut devenue une science. La maladie du roi fut déplorée, certes, mais avant tout examinée, identifiée, étiquetée. Alcoolisme, syphilis, infection, hérédité, toutes les obsessions de l’époque, même les plus anachroniques, y passèrent. De tout cela, à présent, il ne reste plus rien. Certains médecins de notre temps croient reconnaître, dans cette alternance de crises et de rémissions, une forme particulièrement sévère de psychose maniaco-dépressive. D’autres évoquent la possibilité d’une tumeur cérébrale. Allez savoir.

Plutôt que de forcer les sources à dire ce qu’elles sont impuissantes à révéler, mieux vaut écouter les paroles de Charles dans ses crises, déchiffrer le message contenu dans son délire. Cela nous en apprendra davantage sur l’homme et sur son temps.

Au Mans, Charles a voulu tuer son frère. Et d’autres fois encore, devine-t-on à travers les récits embarrassés des chroniqueurs, car la chose est horrible à dire. Il faut être un ennemi stipendié de Louis, comme Jean Petit, l’auteur de la Justification du duc de Bourgogne, après l’assassinat du duc d’Orléans, pour oser le déclarer haut et net. Charles croit que son frère veut sa mort. Ecoutez ce qu’il clame dans ses crises, au milieu de ses souffrances : « Pour Dieu ! Otez-moi cette épée qui me transperce le cœur ! Ce que m’a fait beau frère d’Orléans ! » Le roi, continue Jean Petit, répétait ces paroles comme s’il voulait dire : « Si je ne le tue, il me fera mourir sans nul remède ».

Ces choses-là, le religieux de Saint-Denis, chroniqueur officiel de la monarchie, ne peut les mentionner. Mais il en mentionne d’autres. Charles ne reconnaît plus sa femme, la reine Isabeau. Quand elle s’approche de lui, il la repousse « en disant avec douceur à ses gens : ‘Quelle est cette femme dont la vue m’obsède ? Sachez si elle a besoin de quelque chose et délivrez-moi comme vous pourrez de ses persécutions et de ses importunités afin qu’elle ne s’attache pas ainsi à mes pas’ ». Mais Charles reconnaît la duchesse d’Orléans, la belle et douce Valentine Visconti. Il va la voir tous les jours et l’appelle « sa sœur bien-aimée ». S’il aperçoit ses armes et celles de la reine sur les vitraux et sur les murs, il les efface avec fureur, continue le religieux. Cela, les comptes de l’Argenterie le confirment, quand ils énumèrent consciencieusement l’argenterie à redresser, ressouder, débosser, les tapisseries à raccommoder et rebroder, les vêtements, le linge, jetés au feu, déchirés, qu’il faut remplacer. Tous ces objets ont en commun d’être marqués aux armes du roi ou de lui avoir été offerts par son frère.

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Charles, révèle encore le religieux, prétend qu’il n’est pas le roi, qu’il ne s’appelle pas Charles, et désavoue les fleurs de lis. Il dit qu’il se nomme Georges et que ses armoiries sont un lion transpercé d’une épée. Saint Georges, c’est le patron des chevaliers, toujours représenté en armure et casque, armé d’une lance ou d’une épée à l’aide de laquelle il transperce le dragon. Et le lion ? Dans les manuscrits, il sert souvent à orner la lettre L, l’initiale de Louis. Ces images, en ce temps-là, portaient un message accessible à tous, même s’il nous est devenu étranger. Alors les choses s’éclairent : Charles croit que Louis veut lui percer le cœur d’une épée, mais il se voit, lui, dans l’épée qui transperce Louis, son frère. Il veut tuer son frère, mais il veut aussi se confondre avec lui. Quand il refuse son identité, il veut être Louis, l’époux de Valentine. Tous ces fantasmes se heurtent dans l’esprit confus du roi, lorsqu’il est en crise.

Rétabli, Charles redevient lui-même, tel qu’il a toujours été, bon et attentif aux autres, mais impatient, agité. Il lui faut s’ébattre, chasser, galoper, déployer sa force, tirer à l’arc, jouer à la paume, jusqu’à ses derniers jours. Il est, disent les docteurs, hyperactif, hypomaniaque. Depuis son plus jeune âge, de plus, il ne dort quasi pas.

Voilà l’homme, tel qu’il est, avec sa personnalité et son éducation, son entourage et son dur métier de roi, qui affronte cette étrange et terrible maladie. Une maladie qui, en trente ans, évolue à mesure que le malade avance en âge et que changent autour de lui le monde et les gens. Avec les années, les crises de fureur se font de plus en plus rares, laissant place à des accès de mélancolie, peut-être même au désespoir. Il n’est pas impossible que Charles ait tourné contre lui-même sa violence destructrice. Les chroniqueurs ne peuvent pas écrire une chose pareille, mais, à certains indices, on peut penser que Charles a tenté de se suicider. Et puis, les années ont passé, les crises se sont faites, peut-être, moins violentes. Mais les accès répétés de mélancolie, les longues « absences » du roi, ont eu raison de sa personnalité, tandis que les désastres du royaume brisaient les derniers ressorts de son énergie. L’événement fatal sera la défaite de l’armée française à Azincourt, en 1415. A partir de ce moment, qu’il soit en crise ou en rémission, Charles perd tout contact avec le réel. Il vit hors du temps, indifférent, « content de tout », absent.

Mais pendant des années, à peine sorti de crise, Charles reprend les tâches quotidiennes de son métier de roi. Dès que le mieux s’annonce, il va solennellement rendre grâces à Notre-Dame, puis il retrouve ses journées de travail bien remplies, sinon bien réglées, la messe du matin, la réunion du conseil, les requêtes, les audiences, les visites des ambassadeurs. A tout instant, on sollicite son attention, sa volonté. Il doit écouter, répondre, décider, sans prendre le temps de réfléchir. Comme on sait que les rémissions de la maladie sont courtes, lorsqu’il est dans son bon sens, Charles est assailli par tous ceux qui ont besoin de lui. Aussi ne sort-il d’une crise que pour tomber dans le surmenage. Les contemporains en sont bien conscients. En 1405, son cousin, le duc de Bourgogne Jean sans Peur, ainsi que le théologien Jean Gerson le lui disent en clair : « Depuis votre lever jusqu’au coucher, on vous accable de travail », « Vous êtes tellement démené qu’il n’est si fort de corps ni d’entendement qui n’en fût troublé et ennuyé ». Aux yeux de beaucoup, le mal étrange dont souffre le roi n’est pas naturel. De là à parler de sorcellerie il n’y a qu’un pas, qui fut franchi par plus d’un, comme en témoignent plusieurs récits d’expériences bizarres et infructueuses. Les intellectuels et les gens d’Eglise étaient outrés de voir magiciens et sorciers autour du roi malade. A ces superstitions, ils opposent l’attitude de Charles. Il ne veut pas, lui, que l’on invoque le diable pour lui rendre la santé ; c’est à Dieu qu’il demande la force de supporter son mal. Charles souffre en chrétien. Il « prend en gré » son mal. Prendre en gré, c’est un mot de la spiritualité du temps, un mot que souvent prononcera Jeanne d’Arc.

Comme les chrétiens de son époque, Charles a le culte de la Passion du Christ. On est allé chercher pour lui en Bourgogne une précieuse relique – le saint suaire – et, pendant neuf jours, Charles a entendu la messe et fait ses dévotions face à l’image du Christ de douleurs. Certains alors commencent à reconnaître dans le visage tourmenté du roi  les traits du Christ de la Passion. Quand il supplie ceux qui sont à l’origine de son mal d’abréger ses souffrances, ne fait-il pas penser au Christ au Jardin des Oliviers ? Et ses rechutes ne rappellent-elles pas les chutes du Christ sur le chemin de la Croix ?

Puis est venu les temps des désastres : la guerre, les divisions, les ravages des soldats, la lutte sanglante pour le pouvoir. Alors les Français ont reconnu dans les souffrances de leur roi, l’image de leurs propres souffrances. Tiraillés ente les Armagnacs, les Bourguignons et les Anglais, entre la guerre et la peste, ne sachant plus à quel saint se vouer, ils se sont raccrochés à leur roi des douleurs. Dans les plus sombres années et jusqu’à sa mort, ils n’ont cessé de lui montrer leur amour et leur fidélité.

Ainsi mûrit le sentiment national. Ainsi se fit la France.

En appelant le roi fou, dès sa mort, Charles le Bien Aimé, la nation naissante montra bien qu’elle reconnaissait en lui la part douloureuse d’elle-même.

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